Le voyage du héros, une aventure qui vous engage dans tout votre être

Interview de Tony Khabaz

Quelle que soit la civilisation dont les mythes sont issus, ils suivent tous le même cheminement, identifié par Joseph Campbell sous le nom de "voyage du héros". Paul Rebillot, une des grandes figures de la psychologie humaniste, en a tiré dès 1973 la possibilité d’effectuer un puissant voyage intérieur. À l’heure où le voyage du héros est de plus en plus souvent évoqué, état des lieux avec Tony Khabaz.

- Vous animez l’École de Gestalt et processus expérientiels fondée par Paul Rebillot. Quelle est l’origine de ce travail ?

Avant de fonder cette École, Paul Rebillot avait conçu et facilité un certain nombre d’ateliers expérientiels dont le premier et le plus connu est Le voyage du héros, qu’il a créé en 1973 à Esalen. Très vite, il a été invité en Europe par les centres de développement personnel de divers pays, où son approche a suscité un grand intérêt. Parmi ceux qui participaient régulièrement à ses ateliers, certains ont souhaité acquérir les principes et pratiques permettant de concevoir et faciliter des ateliers tels que les siens. C’est ainsi qu’il a mis en place en 1988 le parcours de perfectionnement professionnel de l’École de gestalt et processus expérientiels.

- On entend beaucoup parler aujourd’hui du Voyage du héros. On a même pu lire "il y en marre du voyage du héros". Pourquoi cet engouement et, à l’inverse, ce rejet ?

En fait, il existe autour du voyage du héros deux univers distincts, celui du développement personnel et celui des scénaristes hollywoodiens.

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À la base, le voyage du héros retrace le parcours accompli par le héros entre le moment où il part à l’aventure et le moment de son retour. Ce parcours a été mis à jour par un spécialiste de mythologie comparée, Joseph Campbell. Campbell a toujours été passionné par les mythes et il en avait une connaissance approfondie. Il s’est aperçu que, quelle que soit la civilisation dont les mythes sont issus, ils observent tous le même cheminement. Ce cheminement, il l’appelle monomythe ou voyage du héros. Cela remonte à 1949, date à laquelle il a publié Le héros aux mille et uns visages.

À partir de 1965, Campbell s’est régulièrement rendu à Esalen en Californie.

C’est là que Paul Rebillot s’est familiarisé avec son travail. Il a eu l’idée de structurer un atelier autour du monomythe et, à partir de 1973, il est donc devenu possible de vivre de l’intérieur l’expérience du Voyage du héros.

Du côté du cinéma, c’est George Lucas qui, le premier, a annoncé en 1977 avoir repris les thématiques du voyage du héros dans les scénarios de La guerre des étoiles. Depuis, la plupart des scénaristes hollywoodiens cherchent à en faire autant. Dans ce milieu, le voyage du héros est devenu une formule, que l’on applique mécaniquement. C’est ce côté désincarné et répétitif qui amène certains scénaristes et cinéphiles à se rebeller !

- Revenons-en au développement personnel : vous n’êtes pas le seul à proposer un atelier autour du voyage du héros.…

Cela fait longtemps qu’il est possible de vivre Le voyage du héros dans divers pays d’Europe, en compagnie de facilitateurs qui se sont formés auprès de Paul Rebillot et dont il a reconnu la compétence. Depuis quelques années, on trouve en outre des ateliers, séminaires ou sessions individuelles proposés sous ce nom, mais dont le format et l’approche diffèrent. Pour vivre Le voyage du héros de telle sorte qu’il constitue une expérience qui sera pleinement intégrée, quelques partis pris doivent être respectés. D’une certaine façon, l’idée est de retrouver la simplicité d’un enfant quand il joue à être tel ou tel personnage. Le temps du jeu, il est ce personnage. Il est prêt à accueillir tout ce qui se présente, y compris ce qui n’est pas prévu dans le scénario d’origine.

- Concrètement, qu’est-ce que cela implique ?

D’abord, c’est important de ne pas se cantonner à une démarche cérébrale. Il faut pouvoir vivre l’expérience à tous les niveaux. L’esprit a bien sûr son rôle à jouer, particulièrement sur le plan de l’imagination.

Quand un enfant joue à être Tarzan, il débride son imagination et lui laisse libre cours ! Son lit est sa maison dans l’arbre, et un coussin par terre, l’éléphant qu’il chevauche. Mais le cœur et les émotions doivent aussi entrer en jeu.

Sinon, tout est plat. Quand Tarzan voit rouge, l’enfant s’énerve et lève le ton ! Par ailleurs, le corps et les sensations jouent eux aussi un rôle essentiel. Quand Tarzan sur son éléphant accélère le rythme, l’enfant talonne le coussin et saute en cadence de plus en plus rapide. Vivre le voyage du héros, c’est vivre une aventure qui vous engage dans tout votre être. Sinon, à quoi bon ?

- Est-ce à dire que cet atelier suffit à devenir un héros ?

Surtout pas ! C’est d’ailleurs un grave malentendu qui semble se répandre ces derniers temps. Dans chaque mythe, on trouve non seulement un héros, mais aussi d’autres protagonistes : des alliés et des adversaires, selon le cas de plus en plus favorables ou de plus en plus redoutables à mesure que l’aventure se développe.

Or un mythe, ce n’est rien d’autre qu’une métaphore de la psyché humaine. Cela veut dire que chacun des protagonistes représente une facette de l’humain parmi d’autres.

Par exemple, on n’est jamais seulement Antigone, mais aussi ses parents Œdipe et Jocaste ; sa sœur Ismène et ses frères Étéocle et Polynice ; son oncle Créon, ainsi que son cousin et fiancé, Haemon.

- Vous parliez de malentendu…

Effectivement, le problème est que si l’on s’identifie au héros — et uniquement au héros — cela implique que les adversaires se situent à l’extérieur. Le risque est alors que l’on mette en place des relations dans lesquelles "où vous êtes avec moi où vous êtes contre moi". Il est facile de discerner à quels extrêmes cette approche simpliste peut conduire.

- À l’inverse, s’identifier à chacun des protagonistes, c’est un peu compliqué, non ?

C’est là où la gestalt apporte des pratiques qui donnent à l’expérience du mythe toute son épaisseur. L’idée est d’aborder le point de vue de chaque protagoniste comme celui d’un aspect de soi-même. Autrement dit, si je m’identifie à ce protagoniste et que j’accepte de laisser surgir en moi ses sensations, ses émotions et ses pensées, je vis ce qu’il vit de l’intérieur. Et les alliances ou les conflits qu’éprouvent les divers protagonistes font place à une façon renouvelée de percevoir ce qui se joue en moi.

- Est-ce cela, la gestalt expérientielle ?

Il n’y a de gestalt que la gestalt. Comme l’a dit Fritz Perls lui-même, la gestalt est par nature expérientielle, centrée sur ce que la personne éprouve, ici et maintenant, dans la totalité de son être : sur le plan mental aussi bien qu’émotionnel aussi bien que corporel.

- Dans ce cas, qu’est-ce que Le voyage du héros a à voir avec la gestalt ?

C’est la volonté de se situer dans l’ici et maintenant, sans a priori, en laissant émerger tout ce qui surgit et en explorant le point de vue de chacun des protagonistes en présence. On retrouve ici le parallèle avec le "jeu" de l’enfant. C’est là où l’expérience vécue trouve son authenticité.

- Alors pourquoi parler d’ "expérientiel" ?

Au-delà de la gestalt, ce que l’approche de Rebillot offre d’expérientiel, c’est le processus observé dans l’atelier, c’est-à-dire le cheminement, étape par étape, qu’il invite chaque participant à suivre pour mieux oublier son personnage social habituel et vivre l’expérience du voyage en profondeur.

Il existe un deuxième aspect, essentiel, de ce que ce travail apporte d’expérientiel. Il s’agit de pratiques de théâtre proches des rituels. Il existe d’ailleurs à ce sujet un ouvrage récent, en anglais malheureusement, dans lequel un chapitre entier est consacré à Rebillot. Il excellait dans ce domaine et il y a formé ses élèves. L’idée du rituel consiste à reproduire, ou revisiter, ou créer les gestes et symboles qui, là encore, aident la personne à oublier son personnage public et à se mettre en contact avec les forces vives en soi.

- Nous parlions du Voyage du héros et vous avez mentionné le mythe d’Antigone. Pourquoi ne pas explorer directement tel ou tel mythe qui m’intéresse ?

C’est tout à fait possible. Il existe pour cela un atelier intitulé Danse avec les dieux ou l’on vient pour explorer un mythe que l’on a soi-même choisi. Cet atelier constitue une première étape pour ceux qui souhaitent s’engager dans la formation de perfectionnement. Mais il est bien sûr possible d’y participer uniquement pour le plaisir !

- Paul Rebillot est mort en 2010. Y a-t-il un souvenir que vous aimeriez partager ?

Je garde un souvenir marquant de l’avoir vu formuler ses indications de travail en sous-groupe, puis observer ce que chacun faisait des possibilités offertes. Jamais je ne l’ai vu intervenir, y compris dans des situations où un participant "patinait". Toujours je l’ai vu, discret, faire confiance au processus qu’il avait proposé et, surtout, à la personne impliquée pour qu’elle en tire ce qu’elle était prête à en tirer, ni plus, ni moins.

Tony Khabaz a vécu et fait ses études au Liban et aux États-Unis. Il est diplômé de la School of Gestalt and Experiential Teaching, certifié pour conduire Le voyage du héros, maître-praticien en PNL (programmation neuro-linguistique), formé à l’Approche interactionnelle de Palo Alto et au travail sur les Dynamiques personnelles de réussite ("High performance"), et praticien du Leadership Judgement Indicator (LJI, relatif à l’Élaboration des décisions de leadership).

Il a été le premier à faciliter en France Le voyage du héros dans un contexte professionnel, permettant à ses clients de s’appuyer sur ce processus expérientiel pour atteindre de nouvelles dimensions dans leur leadership.
Il vit en Provence et travaille partout où il est sollicité.

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