Coaching et philosophie, une pratique philosophée

Par Nicolas De Beer

Commençons par une définition du philosophe : un homme qui pense par lui-même, en prenant pour objet de sa pensée l’expérience qu’il a de lui-même, des autres et du monde. Une réflexion avec soi-même, avec ses congénères humains et le monde.
Chacun d’entre nous semble donc concerné ! Chacun d’entre nous peut ébaucher en ce domaine.
C’est ce que je vais faire ici. Je n’ai pas l’ambition d’arriver mais juste de soulever quelques idées sur le chemin "coaching et philosophie".

Pourquoi introduire la dimension philosophique dans la pratique de coaching ?

C’est parce que tous les clients mènent une réflexion, ont une opinion sur leur vie, sur celle qu’ils voudraient mener et une opinion sur ce qu’est la relation aux autres, à la vie. Sur ce qu’est son monde, et sur ce qu’est le monde.

Nous-mêmes coaches menons réflexion et avons des opinions sur le monde. Questionner le client sur sa représentation de soi, de l’autre, du contexte considéré et du monde peut s’avérer utile.

Plus souvent qu’à l’ordinaire nos clients se connectent avec ce qui est précieux pour eux, afin de construire leur rêve, satisfaire leurs espoirs. Et pas seulement, par exemple, se connecter avec les valeurs promues par la société, critères dominants de la réussite de la société néo-libérale aussi nommée de capitalisme financier : réussite, performance, quête de la perfection et recherches effrenées de vérités... Mais aussi croissance et obsolescence programmée…qui semblent bien éloignées de la philosophie. Un contre-poids nécessaire en quelque sorte.

Nombre de concepts philosophiques interrogent, intriguent
Souvent, les personnes qui viennent nous voir ont une difficulté avec les enjeux qui sont véhiculés voire imposés par l’entreprise et la société, les enjeux économiques (rentabilité des actionnaires), la rentabilité et la santé de l’entreprise passant avant la santé de l’être humain car l’argent est devenu autonome et indépendant du bien-être et de la bien portance dans une société moderne.

Le client peut se poser des questions éthiques ! Paul Ricoeur, par exemple nous propose un point de vue sur ce sujet. La visée éthique comporterait les trois termes suivants : "la visée de la vie bonne (estime de soi), avec et pour les autres (sollicitude) dans des institutions justes (justice)". Est-ce que je me respecte, est-ce que je respecte les autres, est-ce que je participe à instaurer des institutions justes ?
Et d’autres fois, peuvent se manifester chez l’humain un questionnement autour de la valeur personnelle, comme un sentiment d’échec personnel par rapport aux critères et injonctions édictés par la société. Doit-il y répondre coûte que coûte ? Est-ce la seule voie possible ? N’y-a-t-il pas d’échappatoire ?

D’autres concepts peuvent interpeller nos clients en lien avec leur travail : le pouvoir et l’autorité, la liberté et les contraintes, la raison et le rêve, sur le réel et l’illusion, moi et l’autre, le temps qui file, la conscience, la violence, la justice, le devoir, le bonheur, la métaphysique...
Chacune et chacun souhaite prendre des initiatives pour mener à bien sa vie professionnelle. Comment ouvrir des champs de possibilités au-delà de la pensée qui prédomine ? La philosophie est, avec d’autres disciplines comme l’anthropologie, une porte ouverte sur le monde de la pensée et de l’agir. Interroger à son niveau personnel et non laisser à d’autres le soin de réfléchir à sa place me semble de bon aloi.

"Les idées générales ne sont ni vraies, ni fausses, ni justes, ni injustes, mais creuses" disait Paul Veyne.

Alors, favorisons un espace pour que nos clients puissent entrer dans l’inconvenant, accueillir l’inconnu, s’ouvrir aux possibilités autres que celles déjà existantes, créer son présent, … Questionner là où tout est devenu tellement évident (idées reçues, poncifs, vérités premières...) que c’est déjà figé.

Pierre Bourdieu disait, dans la dernière partie de sa vie : « Plus je vieillis, plus je m’insurge ».
Nous pouvons aider nos clients à cultiver leur curiosité au monde, à écarquiller les yeux, à s’ébaudir, questionner, voire s’insurger. Pourquoi pas ?
Comme le propose Paul Ricœur, aider à passer du discours accusateur « c’est à cause de… que c’est comme ça… » à un discours plus responsable « Plutôt que ? Quoi d’autre… ». Quelle initiative personnelle puis-je avoir, quelle action dans le monde puis-je envisager ? Dans la même veine, il proposait aussi le réveil :" Allez vers ce qui vous conteste le plus".
Même si le coaching s’exerce dans un contexte précis, celui du travail, du projet, et justement à cause de cela, les concepts philosophiques doivent nous aider, clients et coachs à vivre en conscience et à participer à construire des" institutions justes".

Pour information, voici quelques livres évoquant la philosophie et des philosophes
- "Philosophes, les grandes idées tout simplement" – Editions Prisma
- "Comprendre les grands philosophes" par Michael Paraire – Editions de l’Epervier
- "Philosophies de notre temps" – Editions des Sciences Humaines
- "Une brève histoire de la philosophie" par Roger-Pol Droit – Flamarion
- "Philosophes dans la tourmente" par Elisabeth Roudinesco – Fayard
- "Petit panthéon portatif" par Alain Badiou – Editions La Fabrique
- "Le monde de Sophie" par Jostein Gaarder - Points Seuil
- "La philosophie sans complexe par DEnis Huysman et André Vergez - Bourin Editeur

Nicolas De Beer est coach, formateur, responsable de la supervision et analyse de pratiques professionnelles. Membre titulaire de l’Association Européenne de Coaching - Membre d’EMCC. Il est membre de Narrative Connections, réseau international des praticiens narratifs. Directeur-Gérant de Médiat-Coaching (www.mediat-coaching.com).

Messages

  • Bonjour, je suis ravie de lire ceci. je partage votre vision. Je crois que nombre d’entre nous souffrent d’avoir perdu le sens et le fil de la relation à soi, aux autres et à la Vie en général. Et s’arrêter que ce soit par "accident", par ras le bol ou suite à un constat d’insatisfaction diffuse mais permanente, pour réfléchir et se questionner, c’est en effet l’attitude du philosophe qui regarde le monde et son rapport à lui.

    Pourtant, je constate que dans les réunions "coach" le mot philosophie déplaît beaucoup et m’attire souvent des regards inquiets, les mots : boîte à outils ; techniques ; méthodes, sont plus fédérateurs. Mais zut, nous ne sommes pas que des mécaniques ! Je pense que tous les outils du monde sont vains s’ils ne servent pas une ambition de vie identifiée.

    A mes yeux, les instruments du coaching sont de fantastiques moyens pour réussir à être cohérents dans l’alignement de nos actes et modes de fonctionnement avec une philosophie de vie choisie librement et respectueuse de soi.

    Vive le philocoaching... heu non, le sophiacoaching plutôt ;)

    Bien à vous,

    Geneviève

Un message, un commentaire ?

modération a priori

Ce forum est modéré a priori : votre contribution n’apparaîtra qu’après avoir été validée par un administrateur du site.

Qui êtes-vous ?
Votre message

Ce formulaire accepte les raccourcis SPIP [->url] {{gras}} {italique} <quote> <code> et le code HTML <q> <del> <ins>. Pour créer des paragraphes, laissez simplement des lignes vides.