L’impasse, une (bé)vue du praticien

Par Isabelle Laplante, Nicolas De Beer et Nicolas Koreicho

Isabelle LAPLANTE
L’impasse, c’est là par où on ne peut pas passer, habituellement une voie dite sans issue.

Etre dans l’impasse signifierait donc ne pas avoir d’issue ; entrer dans l’impasse, se diriger vers le mur ; et sortir de l’impasse, signifierait-il rebrousser chemin ? Escalader une échelle de corde ? Creuser un tunnel ? Léviter ? Bref soit un peu de temps perdu, soit quelques acrobaties… Choses que les coaches n’aiment pas forcément. Mais ils aiment encore moins les impasses et leur cortège de sentiments d’impuissance, d’incompétence, d’enfermement, de désarroi.

Arrêtons-nous un instant à "sortir de l’impasse" en coaching car n’est pas très compliqué. En effet, il suffit, si on choisit la solution "rebrousser chemin", de reprendre la conversation en amont de la mauvaise bifurcation (re-poser le cadre, ré-énoncer l’objectif, consolider l’engagement, redéfinir les positions, etc.) ou, si on choisit la voie "acrobaties", se replonger dans l’ici et maintenant (interroger les espoirs et les intentions au lieu du problème, se mettre en vulnérabilité, demander de l’aide, explorer les exceptions, etc.).

Autrement plus intéressante est la prévention de l’impasse en coaching puisque, dans le fond, la meilleure façon de ne pas être dedans, c’est bien de s’abstenir d’y aller ! Il s’agit donc ici de rester, d’une part, conducteur de la séance, tant sur le plan de la relation que sur celui de la tâche (maîtrise de l’influence), ce qui suppose la conscience et le choix de l’orientation. Et, d’autre part, d’être dans une position de grande vigilance à l’autre, aux implicites de son récit et aux rêves qu’il nourrit (maîtrise du centrage sur l’autre).

Et cette idée d’impasse a-t-elle du sens d’ailleurs ? Lorsque le réel est appréhendé comme une information, les portes s’ouvrent et les murs s’estompent. L’impasse ne serait-elle qu’une des nombreuses peurs qu’un coach peut projeter en séance ?

Nicolas DE BEER
L’impasse, signifie un cul de sac, une voie sans issue, puis "une situation sans issue" d’après Diderot.

S’il y a une situation qui pour certains praticiens en relation d’aide est inconfortable, c’est bien celle de se retrouver dans l’impasse avec les conséquences psychiques pour le praticien face au client.

Alors, impasse par rapport à quoi ? Par rapport à qui ?
L’impasse est construite par le praticien qui s’enferme de lui-même, par exemple :

  • soit dans des idées reçues (on ne félicite pas un client, on ne le plaint pas, on n’exprime pas son émotion, on ne lui apporte pas une réponse car ce n’est pas notre rôle, etc.) ;
  • soit dans des règles implicites (s’interdire tel geste ou telle parole avec tel client) ;
  • soit parce qu’il court tout seul après son propre objectif ;
  • soit parce que l’objectif de la prestation n’est pas suffisamment explicité ;
  • soit parce que, touché peu consciemment par une parole du client, il se voit dans l’obligation de répondre. Etre obligé de répondre signifie ne plus avoir d’autre choix que de répondre, cela signifie réagir, et ainsi avoir perdu sa liberté d’agir ou de ne pas agir ;
  • soit ...

L’impasse, c’est aussi poser une question dont le praticien espère la "bonne" réponse, reliée à une intention personnelle ou c’est le client/patient qui a une réaction qui amène le praticien à ne plus savoir quoi dire, faire. Par exemple : à une question "Qu’en pensez-vous ?" - "Rien, et vous » dit le client". Ou le "blanc" du praticien qui se demande, quoi faire, quoi dire, le silence qui n’est pas voulu.

Ce peut être aussi, vu du côté du praticien bien sûr, la non-collaboration du client – le client non motivé, le client touriste, le passant qui passe.
Ou encore s’enfermer tout seul en acceptant une alternative posée par un client : "Je pars ou je reste ?" - Vouloir aller trop vite – vouloir réussir à la place du client.

Et encore :

  • Un objectif flou (je veux être serein, par ex.) ;
  • Poursuivre un objectif indépendamment ou malgré celui du client ;
  • Le client n’est pas au niveau de motivation suffisant ou espéré par le praticien (cf. Scott Miller) ;
  • Oublier de demander de l’aide au client ;
  • Ne pas croire à l’auto-compétence du client ; ou considérer le client comme trop fragile pour pouvoir supporter l’intervention, alors qu’il a de toute évidence réussi à contenir le problème jusqu’à présent, puisqu’il est là !
  • L’absence de réussite attribuée au client ;
  • Croire que le client résiste alors qu’il peut tout simplement craindre que le fait d’accepter la démarche crée de la dépendance. Ou bien il a eu une expérience malheureuse avec un professionnel, ou encore parce qu’il pense que cela ne servira à rien ou encore pour réserver sa dignité ;
  • Anticiper l’impossibilité, comme si le praticien savait mieux que le client et pensait difficile voire impossible le changement ;
  • La loyauté du praticien envers ses concepts théoriques, autrement dit le contre-transfert du praticien ;
  • Répéter des méthodes, techniques et pratiques inefficaces ou faire plus de ce qui ne marche pas ce qui nous amène souvent à croire que notre client résiste ;
  • Ne pas avoir de plan d’intervention ;
  • Perdre la posture décentrée et influente ou refuser la directivité (posture de non-influence, centrée ou décentrée) ;

Ces impasses sont issues d’une position centrée du praticien. Et la liste est longue !

Certaines interventions sont donc contre-productives au point de stabiliser, sinon d’aggraver les difficultés existantes. Nous introduirons ici la notion de "soluproblème" que propose Gilbert Pregno, psychologue et thérapeute familial. Elle est définie comme "une solution qui représente un problème plus grand que celui qui se posait au départ."

Des pistes préparatoires à la collaboration en séance :
- Se rappeler que les clients résistent au problème pas au praticien ;
- Demander au client si nous allons bien dans le sens qu’il souhaite. Comment il nous voit le mieux travailler ensemble ?
- Et vérifier en séance : Est-ce qu’il a l’impression que nous respectons sa direction de travail ;
- Proposer des objectifs clairs, concrets, limités, petits, pas challengeants. Eviter les ambitions démesurées ;
- Appliquer le principe d’honnêteté : dire clairement ce que nous pouvons faire, savons faire ou ne savons pas faire ;
- Etre capable de quitter sa méthode, voire sa théorie et privilégier celle du client. Cela évitera souvent au client la nécessité de résister.

A notre avis, une situation n’est jamais bloquée dans la relation client-praticien, c’est le praticien qui se bloque !

Plusieurs possibilités nous permettent de percevoir le moment proposé autrement que comme une impasse, ou de se prémunir suivant les cas.
Quelle que soit la possibilité, la posture pertinente à maintenir sera : décentrée (le client au centre) et influente de la part du praticien.

- Une méthode sera de poser un espace de silence, propice au client pour le forcer à penser un espace plus loin. Puis, peut-être une question ?
- Augmenter le niveau de complexité et s’écarter des explications simplificatrices ;
- Poser une question réflexive : "Quand vous me dites cela, qu’êtes-vous en train de me dire ?".

Une autre voie possible est celle dite de "l’absent mais implicite" inventée par Michael White d’après les travaux de Jacques Derrida. Pour lui, les compréhensions internes étaient des culs de sac. Croire en la "nature humaine" (je suis comme-ci, l’être humain est ainsi fait…) nous coupe des émotions, de l’expérience, c’est un cul de sac. Et il y a toujours un implicite : une histoire sociale et relationnelle dans une phrase aussi lapidaire soit-elle.

Cela signifie qu’il n’y a pas d’impasse pour autant que je garde ma posture décentrée. Quelle que soit la plainte, nous considérerons qu’il y a un absent mais implicite. Une personne qui se dit être désespérée peut générer chez le praticien un sentiment d’effroi, de peur, selon sa projection, sachant bien qu’il risque de se mettre dans l’impuissance à vouloir trouver une solution pour l’autre (ou pour se sauver lui-même), ou sympathiser. Le praticien qui sait entendre le deuxième discours cherchera avec le client des récits d’espoir, puisque tout sentiment de désespoir est relié à une expérience antérieure d’espoir. Sinon comment pourrait-il comparer et nommer ce qu’il vit. Si un client vit un échec, c’est qu’il a expérimenté des victoires.

Quelqu’un qui est perdu nous signale qu’il a le sens de l’orientation. Nous explorerons la plainte : "Qu’est-ce que cela reflète de vos soucis, de vos pensées. Qu’est-ce que cela révèle de vos buts et de vos valeurs dans votre vie professionnelle ? D’où cela vous vient-il ? Racontez-moi des histoires qui me permettraient de comprendre ce qu’il y a derrière tout cela, qui prouve cela ?"
Nous devons défaire les valises de la plainte. Plus le client décrit richement ses difficultés en terme de ce que cela reflète dans ses valeurs, ses histoires, plus cela ouvre d’opportunités.

La plainte nous amènera à explorer le souci, qui lui-même nous parlera de la valeur bafouée, qui elle nous évoquera une histoire de ce qui est précieux pour elle.

Ces différentes réflexions nous amènent à dire que l’impasse est bien construite dans la tête et par la tête du praticien.

- Nicolas KOREICHO (psychanalyste, superviseur, DEA de psychopathologie)

L’impasse, même si elle révèle une inadéquation intellectuelle, relationnelle ou affective, avant tout discursive, dans le premier cas, qui concerne une précision de pensée, l’impasse doit pouvoir s’expliquer. Après tout, l’accompagnant est censé disposer de capacités intellectuelles qui lui permettent d’avoir une compréhension a minima des choses et des êtres et, partant, il est apte à proposer une issue, de silence, de déplacement, de décentration, de limitation, de l’ordre du verbal ou du non verbal.
Dans le second cas, qui a trait à une vigilance intuitive, il s’agit de questions propres au transfert, au contre-transfert, à l’émotion, pouvant s’interpréter en termes de demande d’aide, de proposition d’attention, de désir de reconnaissance.

Le discours, par contre, ne se développe que dans la maîtrise du langage qui l’habite ou dans l’entente de ses ressources jusqu’aux plus cachées, et, de même que la poésie ne peut venir que du mot juste, l’appréhension de l’impasse ne se fera qu’en présence du juste propos ou de la juste entente.
En deçà de la dialectique logique et commune qui consiste à faire entrevoir qu’à travers un échec se trouve l’idée de la victoire, nous avons besoin de la justesse du soi, de la bonne place et du moment présent.

Avant les propositions des méthodes narratives, avant les psychanalystes, les philosophes du langage ont compris que la nature du langage était de faire correspondre, coexister, relier. Voilà qui nous est bien utile.

Nicolas De Beer est coach, formateur, responsable de la supervision et analyse de pratiques professionnelles.
Membre titulaire de l’Association Européenne de Coaching - Membre d’EMCC. Il est membre de Narrative Connections, réseau international des praticiens narratifs. Directeur-Gérant de Médiat-Coaching (www.mediat-coaching.com).
Isabelle Laplante.
Membre d’EMCC (European Mentoring and Coaching Council). Titulaire de l’AEC (Association Européenne de Coaching). Membre de Narrative Connections. Responsable pédagogique, Formatrice des coachs Médiat-Coaching - Coach accréditée par la Commission Européenne. (isabelle.laplante@mediat-coaching.com)
Nicolas Koreicho. Psychanalyste, psychothérapeute, consultant.
Il est titulaire d’un DEA de Psychopathologie Fondamentale et Psychanalyse et d’un Doctorat ès Lettres et Sciences Humaines en Littérature et Psychanalyse.
Il enseigne la psychopathologie psychanalytique au sein de cursus centrés sur l’accompagnement des personnes. (www.alpes-idra.com)

Messages

  • Cet article est très intéressant car il montre que ce n’est pas forcément le client qui développe ses processus de frein au changement, ses résistances. C’est en effet parfois le thérapeute qui (dé) bloque :-))

    Merci pour vos bons articles.
    Sébastien

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