La nature et la logique : histoire d’une expérience

Par Paul-Henri Pion, psychopraticien.

Parfois, "et" paraît violent pour un esprit logique éduqué à l’école d’Aristote. Utiliser "et" à la place de "mais" "fait mal aux oreilles". L’articulation des propositions avec "et" dérange et crée un vrai paradoxe que notre raison a du mal à soutenir. Insister et maintenir le "et" et soutenir le paradoxe conduit au miracle : faute de pouvoir supporter l’incohérence logique, notre esprit s’élève vers d’autres niveaux de fonctionnement. En voici un témoignage.

Il est un spectacle dont je ne me lasse jamais c’est celui du soleil de minuit. Le soleil de minuit a ceci de merveilleux pour moi qu’au delà de la beauté et du charme qu’il véhicule, il est un affront à mes connaissances scolaires : le soleil y est au Nord, chose qui m’avait été annoncée comme impossible. Le soleil se lève à l’Est, se couche à l’Ouest et passe par le Sud. "Tu ne le verras jamais au Nord" m’avaient affirmé mes instituteurs quand je m’enquérais du quatrième point cardinal dans la course du soleil. Or, assis sur un rocher, dans cette lumière magique que seules les zones polaires savent offrir, je voyais le soleil au Nord et bien des conséquences inattendues allaient en découler.

Devant moi, j’avais l’évidence incontestable que mes instituteurs avaient tort. Au fond de moi, j’avais la certitude qu’ils avaient raison. Par construction et pour ma cohérence interne, mes instituteurs ont raison. Je vivais donc dans cet instant un paradoxe dans lequel mes instituteurs avaient tort et raison à la fois. De plus je goûtais le plaisir de l’instant tout en étant triste de le vivre seul et de ne pouvoir le partager avec ma bien aimée restée à des milliers de kilomètres de là. Pire, j’étais aussi inquiet que, la température baissant, je n’attrape froid ce qui serait de nature à compromettre la bonne fin de mon voyage.

Ils avaient tort et raison à la fois. J’étais heureux et triste et inquiet simultanément. Le soleil de minuit s’avérait bouleversant. Quelque chose était en train de se passer au plus profond de moi. Ce n’est que bien plus tard que j’ai pris la mesure de cet évènement. C’est en voyant dans ma vie active que l’on me signifiait que si l’autre gagnait du terrain alors nécessairement j’étais en train d’en perdre et que s’il gagnait c’était nécessairement que je devais perdre que la clarté a commencé à se faire. C’est en m’intéressant à la vie de couple et en y découvrant que si bien souvent l’un se porte bien alors l’autre se porte mal comme s’il était interdit d’être heureux durablement en même temps, que la lumière s’est faite. Dans mon for intérieur s’était inscrit en moi que tout et son contraire peuvent coexister, que la vie fait cohabiter l’improbable et le logiquement impossible. Le bouleversement que j’avais senti tout là-haut un jour d’été polaire n’était autre que l’effondrement de mes certitudes aristotéliciennes. Le tiers exclu et la non contradiction sont des fictions issues des limites de nos capacités cognitives. Si je gagne, l’autre peut gagner aussi. Si je suis heureux, l’autre peut aussi être heureux.

La fatalité constatée dans certaines relations me semblait pouvoir être dépassée. Si l’un va bien, il doit exister une voie pour que l’autre aille aussi bien plutôt que de s’inquiéter de n’être utile à rien, puisque l’autre va bien, et de développer des signes inquiétants destinés à accaparer l’attention de l’autre qui, allant bien, pourrait avoir l’esprit ouvert au point de s’intéresser à quelqu’un d’autre que moi. Le sort du "si je gagne tu perds" pouvait aussi être déjoué et les mesquineries liées à un raisonnement fondé sur l’exclusion et la rivalité pouvaient être dépassées.

Aristote avait marqué mon contexte culturel. Le soleil de minuit avait réveillé la coexistence des possibles. La logique formelle tentait d’imposer son dictat. La logique naturelle imposait l’évidence. Il me restait à articuler le passage de l’un à l’autre. Le langage m’y a aidé. Aristote a une conjonction de coordination, le "mais". La nature en a une autre, le "et". Alors, j’ai testé. J’ai osé prononcer les phrases et articuler les propositions avec "mais", c’est le culturellement correct, et avec "et", c’est le naturellement correct. Quelle ne fut pas ma surprise !

Aucune proposition ne refuse d’être articulée avec "et". En dehors de quelques expressions toutes faites comme "non seulement ... mais encore" dont la langue française doit comporter trois ou quatre exemplaires, toutes les occurrences de "mais" peuvent être remplacées par "et". La magie du vivant fait que tout coexiste. Mon nouveau né est insupportable et adorable à la fois. Ma compagne est énervante et bienveillante à la fois. Mon collègue est méprisant et brillant à la fois. Mon voisin est bavard et intéressant à la fois. Et ainsi de suite. Il est possible de dire "tu es beau ce matin et ta cravate est légèrement trop à droite" tout comme "je t’aime bien et j’ai besoin d’être tranquille à l’instant" dans le cas par exemple d’un enfant qui sollicite intempestivement son parent.

Parfois, "et" paraît violent pour un esprit logique éduqué à l’école d’Aristote. Utiliser "et" à la place de "mais" "fait mal aux oreilles". L’articulation des propositions dérange et crée un vrai paradoxe que notre raison a du mal à soutenir. Insister et maintenir le "et" et soutenir le paradoxe conduit au miracle : faute de pouvoir supporter l’incohérence logique, notre esprit s’élève vers d’autres niveaux de fonctionnement. C’est le phénomène de la dissonance cognitive bien connue des psychologues et qui a la particularité de, spontanément, par des processus inconscients, restructurer les croyances et les connaissances. C’est la voie de l’éveil cultivée par bien des spiritualités. Le cerveau ne sachant traiter avec son niveau de connaissance du moment, accède à un autre niveau de connaissances en débloquant et articulant des informations qui échappaient à la conscience. La vérité admise laisse place à une vérité révélée jusqu’à la révélation suivante. La bienveillance de l’inconscient est expérimentée : il nous livre un nouvel état de conscience plus adapté que le précédent, juste en maintenant une conjonction de coordination qui a pour effet de descendre du piédestal de la logique formelle pour accéder au merveilleux de la logique naturelle, celle qui crie haut et fort que tout coexiste et cohabite.

Expérimenter cela m’a mis en face d’un autre phénomène certainement lié à notre logique de l’exclusion. J’ai voulu généraliser le "et" et pour cela j’ai cherché à ne pas dire "mais". Peine perdue. Plus je voulais ne pas dire "mais" plus j’échouais. De plus ces échecs me donnaient l’impression d’être impuissant à faire ce que j’aurais voulu faire, ce qui a commencé à nourrir une colère larvée. Mon estime de moi en prenait un coup à chaque apparition de "mais" entre mes deux oreilles. Vouloir généraliser "et" était en train de nourrir mon malheur. Or l’expérimentation avait été concluante. Généraliser "et" ? Il s’agissait de généraliser "et" non d’éradiquer "mais". Je m’étais encore pris les pieds dans la logique de l’exclusion. Je cherchais à supprimer plutôt qu’à cultiver. J’avais sous les yeux l’évidence de la coexistence et je m’obstinais à vouloir l’éradication. La solution allait s’avérer d’une simplicité étonnante. Une fois "mais" entendu entre mes deux oreilles, il me suffisait de redire exactement la même articulation logique avec "et" et de laisser faire.

Un autre miracle caché derrière cela s’est révélé à ma grande surprise : reformuler mentalement fonctionnait aussi et reformuler mentalement ce que quelqu’un venait de prononcer, que cela m’ait été adressé ou non, avait un impact sur ce qui se passait. L’opposition latente devenait fluidité et la voie de la coopération apparaissait où elle se cachait antérieurement. Après tout, ceci n’est-il pas une des conséquences naturelles de l’évolution qui a mis le langage à notre disposition bien avant que nous puissions prononcer des sons articulés et signifiants pour l’autre avec pour conséquence que nous nous parlons d’abord à nous même avant de parler à l’autre ? "Et" venait d’ouvrir sur une autre évidence : se parler à soi-même encode dans l’organisme quelque chose que l’autre est à même d’entendre. Le langage est structurant comme nous l’a démontré Chomsky. Surtout parce qu’il est destiné à synthétiser des signaux qui dépassent sa part verbale articulée. Par ailleurs "et", même silencieusement, redonne au vivant la place qui est la sienne au sein du foisonnement créateur caractéristique de l’évolution et cher à Darwin.

À l’heure de la biodiversité et de la densification qui nous met en situation de composer plus que jamais avec notre prochain et les autres espèces avec lesquelles nous partageons notre petite Terre, "ET" prend figure de conjonction de coordination d’un futur déjà présent. Je vous en souhaite le meilleur usage.

Économiste de formation, formé à la lecture et à l’anticipation des évolutions de la conjoncture, Paul-Henri Pion a passé 16 années dans des postes à responsabilité en entreprise. Depuis 2000, il se consacre à la lecture et à l’anticipation des interactions humaines. Il exerce aujourd’hui les thérapies brèves et le coaching stratégique. Sa pratique s’inscrit dans la lignée des travaux du Mental Research Institute de Palo Alto (Californie) et de son Centre de thérapie brève. .
- http://mieux-etre.org/Paul-Henri-Pion.html

Messages

  • Intéressant votre découverte. Je l’ai faite dans un tout autre contexte : en théâtre d’improvisation et tout particulièrement en impro clown. Dans ce domaine, la construction d’une histoire qui capte l’attention du public, met en évidence que le "mais" est en fait un "non" qui se cache. En impro, une des règles énonce que l’on ne doit pas dire non à la proposition du partenaire, car ce non est un frein, voire un arrêt de l’élaboration de l’histoire contée. Le "Mais" a des effets similaires, il détourne l’histoire, la freine, l’empêche.

    Nous, les improvisateurs, disposons donc d’un exercice très technique qui s’appelle le "oui...et". Mon partenaire me fait une proposition verbale et je dois trouver ce qui m’intéresse dans cette proposition pour l’enrichir sans la trahir. Et ce n’est pas formel, il ne s’agit pas de dire oui pour dire oui, ni même d’être gentil, il faut que je trouve un réel endroit où j’ai plaisir à vivre quelque part dans la proposition du partenaire. Il est fascinant de voir à quel point les débutants chutent sur cet exercice, cela en est même douloureux pour eux. Une fois cet entraînement réalisé (1000 fois sur le métier, l’ouvrage remis...), c’est un vrai bonheur de découvrir que dans l’imaginaire de l’autre, il y a toujours un bon endroit à vivre, subtil quelque fois, pour mon imaginaire à moi. Un endroit que je n’aurais pas imaginé si je ne m’étais pas exercé à réouvrir le champ de mon implication.
    Cet exercice replacé dans la vie de tous les jours, invite à faire silence, à respirer avant de répondre, à sentir, à observer et à découvrir notre place à l’endroit de l’autre...
    Alors si on découvre la réalité de cette maxime : "A toutes choses, malheur est bon". Mon expérience de théâtre d’improvisation clown me dit que je peux aller plus loin : "En toute choses, la joie est contenue. Ainsi soit il !"
    Claude Broche

  • c’est tellement bon de vous lire ainsi que le commentaire sur le théâtre.
    Récemment j’ai pris conscience d’une blessure avec une vision plus pénétrante que je ne l’avais fait avant : je la nomme : "colère du coeur", j’ai senti la colère se détacher comme un fruit mur, l’habileté de Prabha qui m’accompagnait a été de m’amener à identifier cette colère , puis à percevoir comment je construisais et validais cette blessure.
    Cette interprétation de la réalité qui a fait naître la blessure de trahison a un schéma de pensée en pour ou contre , c’est binaire : exclusion éradication.
    Après la séance, dans l’immense soulagement venu me rejoindre, me venait cette idée que rien n’est figé que l’un n’empêche pas l’autre, réorganisant au passage toute ma façon de penser et de comprendre le processus de changement, ainsi que la Vie qui va.
    Vous me donnez une clé supplémentaire pour infuser , élargir ce naturellement vivant.
    MERCI, hélène

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