Agression contre le corps, crime contre l’esprit.

Par Georges Romey

Quel débat pour quelle justice ? D’une part, un procureur et ses adjoints, soutenus par une opinion publique américaine largement hostile à l’accusé. D’autre part des avocats et leurs auxiliaires, rétribués pour affaiblir la crédibilité de la victime. Au centre un juge avant tout attentif au respect des règles du jeu. Le spectacle offert au public des nations fait penser à la finale d’une compétition sportive où chacun s’efforce de marquer des points et de limiter le score du camp adverse. Une finale où les supporters des deux clubs opposés manifestent un bruyant soutien à leur champion.

Dans le cas auquel je fais référence, une opinion américaine prompte à accabler l’accusé fait face à celle des français, surprise à l’évidence par l’énormité de la situation, heurtée, violemment, par le traitement médiatique auquel cet accusé fut soumis dès les premières heures après son arrestation. Il n’est pas déraisonnable d’évaluer à plus de soixante pour cent la part de considérations sociales qui alimentent les réactions des foules passionnées par la partie qui se joue. D’un côté l’homme, blanc, puissant, riche, de l’autre la femme, noire, sans argent, sans assise sociale.

Par delà le grand théâtre médiatique qui permet à chacun de manifester des réactions le plus souvent projectives, c’est à dire relevant de sentiments inconscients, que devient le vrai débat ? Ce qui devrait être au cœur de la réflexion, c’est la position de chacune et de chacun face à l’acte destructeur qu’est le viol ! Les flots de paroles qui sont déversés dans la circonstance que nous connaissons tendent à évaluer l’authenticité des faits, à supputer la probabilité que la parole du violeur ou celle de la violée soient entendues, sans que personne n’ait encore d’élément objectif pour décider de la vérité. Bien peu de voix se risquent à évoquer la question fondamentale, celle qui mettrait en lumière la nature même du viol. Une grande gêne collective rejette cette interrogation dans une zone de flou ou se mêlent non-dit et non-pensé.

Le viol est l’une des formes les plus choquantes de la violence. Le premier mot est d’ailleurs la racine du second. Acte destructeur, intrusif, déstructurant, il s’impose dans l’irrespect absolu de la personne qu’il prend pour cible. Ce que le thérapeute recueille dans le huis-clos de son cabinet, ce sont les séquelles de l’acte, que ce dernier ait eu lieu quelques mois ou de nombreuses années avant la confidence qui lui est faite. Une remarque grave se dégage de mon expérience de trente année de pratique de la thérapie par le Rêve éveillé libre : sur les mille sept cent patients que j’ai accompagnés dans leur cure, dont les deux tiers de femmes, j’ai entendu plusieurs centaines de récits de viols et d’attouchements subis par les personnes qui avaient choisi cette démarche thérapeutique. Parmi elles, quelques hommes aussi m’ont fait part des agressions qu’ils ont subies.

Par contre, pas une seule fois je n’ai reçu un patient venu solliciter une aide pour surmonter quelque honte ou sentiment de culpabilité d’avoir obéi aux pulsions qui le portaient à l’agression sexuelle ! Elle est énorme cette constatation du fait que le thérapeute n’entend jamais le violeur et seulement la victime ! Elle ouvre un champ très large d’interrogations. La conscience de l’agresseur est-elle à ce point flexible qu’elle puisse lui proposer des justifications suffisantes de son acte ? Des justifications susceptibles de lui donner la paix ? Justifier n’est pas rendre juste. Que de fois, devant le triste tableau des dégâts causés par un viol ou par des attouchements, me suis-je demandé, dans une pulsion de révolte : le violeur pourrait-il passer à l’acte s’il était pleinement conscient des conséquences de son projet ?

Pour revenir un instant dans l’actualité, un curieux renversement se fait, par rapport à ce que j’exprime ci-dessus : alors que dans la relation thérapeutique seules les victimes s’exposent quand l’agresseur reste dans l’ombre, dans le cas qui nous est livré, seul l’accusé est jeté brutalement sous la lumière violente des projecteurs pendant que la victime est séquestrée, dérobée aux regards, suivant les règles du droit américain.
Les arguments dont se sert celui qui se livre à des attouchements et même au viol, pour « justifier » son acte sont peu nombreux mais tous également choquants. Le plus odieux, parce qu’il ajoute la bêtise cynique à la brutalité, c’est l’intention affirmée de procurer du plaisir à la victime, prétendument consentante en dépit de ses protestations. Quand l’agression prend pour objet une personne mineure, il est fréquent d’entendre la revendication vulgaire d’avoir contribué à l’éveil sexuel de l’enfant !

Mon livre « une agression contre le corps, un crime contre l’esprit » propose un large inventaire des multiples causes de souffrances liées à la sexualité. Concernant le viol, je décris le mécanisme physiologique par lequel la personne agressée et convaincue de n’avoir aucune chance d’échapper à son sort, connaît une sorte d’anesthésie naturelle qui la dissocie de l’action en cours. Cette particularité physiologique, connue depuis deux ou trois décennies, rend compte de l’apparente inertie qui fut longtemps assimilée à du consentement. Puisqu’il convient d’entendre tout ce qui contribue à l’établissement de la vérité, je présente aussi, dans le livre, des témoignages de victimes qui autorisent à admettre qu’une satisfaction ambiguë peut accompagner leur désarroi mais ce n’est en tout cas jamais à retenir au crédit du violeur !

Il est dans la nature du mâle d’être agressif. On peut arguer du fait que la civilisation consiste justement à permettre à l’homme de dominer ses instincts. Cela est heureusement vrai dans une large mesure au sein d’une société policée. Mais en tous les temps de l’Histoire, époque contemporaine comprise, dès qu’une situation, de guerre par exemple, abolit les codes sociaux, une large partie de la horde dominante s’arroge la liberté de pillage et de viol. La sensibilité des hommes disposant d’une anima forte s’opposera à ces dégradants aspects de l’oppression mais ceux qui confondent virilité et brutalité se livreront à leurs instincts dès que les signaux de la bonne conduite sont renversés. Le droit de viol a souvent compté parmi les récompenses offertes à ses troupes par le conquérant vainqueur.

Les circonstances, à l’échelle collective ou individuelle, ne peuvent enlever à l’acte le caractère méprisable du déni de l’autre, de l’intolérable irrespect de la personne. Pire, peut-être, il dénonce la légèreté avec laquelle le violeur renonce à sa dignité humaine. Thérapeute, j’ai pu mesurer les conséquences désastreuses, durables, que le viol ou les attouchements produisent dans la psychologie de qui les a subis. Constat navrant, révoltant. Aujourd’hui reconnu comme crime dans le droit de nombreux pays, ce type d’acte appelle la sanction quand il peut être attesté. Il faut pourtant comme en toute chose raison garder… Saint Louis, épris de justice, recommandait sinon la clémence, au moins la modération : « … et que le violateur d’une vierge, volente vel nolente, ne perde ni la vie ni aucun de ses membres » - la formule laisse deviner la rigueur du châtiment auquel exposait l’agression sexuelle, à certaines époques.

  Georges Romey
Psychothérapeute et créateur de la méthode du rêve éveillé libre, a mis au jour, dans une dizaine d’ouvrages qui font autorité, un véritable symbolisme de l’imaginaire. Sa méthode a rapidement démontré son efficacité sur le plan thérapeutique et sur celui du développement personnel.
- Reve-eveille-libre.org

_ Georges Romey est aussi l’auteur de

Une agression contre le corps, un crime contre l’esprit

Se libérer des traumas sexuels par la thérapie du rêve éveillé libre.

- voir la présentation du livre

Messages

  • "Le violeur pourrait-il passer à l’acte s’il était pleinement conscient des conséquences de son projet ?"
    Bonne question posée par Mr. Romey. Peut-être que oui mais cela lui importe peu. Tout en sachant la gravité de son acte d’un point de vue légal (ce qui prouve la conscience de la gravité), ce qui importe au violeur c’est d’assouvir un désir sinistre avant tout sans imaginer qu’il souffre d’une maladie.
    Marie

  • J’ai beaucoup aimé cet article de Georges Romey. Au travers d’un fait divers surmédiatisé, il nous invite à nous requestionner en quittant les sentiers battus. Je ne réécrirai pas l’histoire de la fausse justice citoyenne, celle-ci n’étant à mon sens qu’un plagiat d’une justice humaniste. Au-delà des faits et des actes commis (qui sont eux, violents, impardonnables, et pour certains irréparables), je viens ici interpeller le lecteur.
    La vérité (qui n’existe pas), serait-elle aussi manichéenne - les bons d’un côté, et les méchants de l’autre ? A l’heure où le "quantique" explose de toute part, il me semble judicieux de se pencher sur nous, nos valeurs, nos systèmes de croyances et nos enfermements de pensée. Chaque chose, chaque acte posé me semble posséder sa légalité. Mais de celle-ci, nous ne sommes pas prêts à y porter quelque attention.
    Dans ce débat, il ne faudrait pas confondre simplicité et simplisme. Ici et maintenant, tout nous appelle à plus de conscience, de nous-même, des autres, et de ce qui nous entoure. N’oublions pas que tout est dualité, et celle-ci nous fait vivre dans une tension permanente où nous oublions que nous sommes "acteurs", au moins pour moitié de tout de ce qui nous arrive. Ceci nous invite à revoir nos notions de "responsabilité", et de "culpabilité", largement au-delà des apparences, et de la pensée ordinaire.

    Eric - Quimper

  • Le battage médiatique entourant cette histoire fracassante me semble obscène. Bien entendu, le viol en soi est un crime grave. Mais où est la présomption d’innocence ? Tellement de textes écrits, confondant des situations antérieures avec les présentes, en extrayant des allégations qui font croire que La Vérité est connue ! Je me suis demandé longtemps pourquoi cette histoire me touchait autant. Certainement par la sympathie instinctive que j’avais pour les deux protagonistes : le premier en tant que personnalité dont j’admire l’intelligence et la motivation politique, la deuxième une femme, donc une sœur, ayant vécu un rapport de force totalement inégal. Plus que tout, l’effacement de ces deux humains dans le tintamarre des mots, du faire valoir des faux amis, du besoin de réélection d’un juge, d’une justice voulant se refaire une virginité avec un homme connu. Peut-être pourrait-on ainsi oublier tous les pauvres hères, souvent noirs eux aussi, qui se retrouvent dans le couloir de la mort, par manque d’argent pour se faire défendre convenablement. Quelle machine destructrice, indépendamment des faits qui nous sont inconnus.

  • L’Homme créerait-il des lois pour le prémunir de certaines de ses "pulsions" ? Les siennes, celles des autres, celles qu’il tairait ou se refuserait ? Celles qui viendraient naturellement, qui seraient construites par la société (les média entre aures,...) ?

    Et quand ces mêmes lois existent, cela empêche-t-il un passage à l’acte ?

    Petits arrangements de soi à soi, de soi à l’autre, voire de l’autre à soi... Afin d’éloigner, de rendre inexistant, de partiellement souffrir,... de ce que la loi n’a pas empêché....

    Beuh ??????

    Toute puissance de l’Homme sur l’Homme, du cynisme de ses actions face à l’impuissance de l’Homme sur l’Homme ?

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