Question de confiance

Par Paul-Henri Pion

Parfois, on entend dire à propos d’une personne affirmée, c’est un mâle dominant ou une femelle dominante. Je vous en propose une autre lecture, basée sur la confiance et l’observation de ce qui se passe dans le cabinet du psychothérapeute.

Mais tout d’abord faisons un détour par l’une des caractéristiques du vivant.

L’observation d’un être vivant, du plus petit soit-il au plus gros soit-il, montre qu’il passe son temps à se dilater et se contracter. En effet, il traverse successivement des phases de forte activité suivies de phases de moindre activité. Les phases de forte activité sont caractérisées par une surface de contact importante avec le monde extérieur, une forte consommation d’énergie et d’importants échanges d’information.
Les phases de faible activité sont caractérisées pour leur part par une faible surface de contact avec l’extérieur, une faible consommation d’énergie et de faibles échanges avec l’extérieur. Par comparaison, elles peuvent s’assimiler respectivement à un été et un hiver ou à un jour et une nuit. Une forte activité, suivie d’une phase de repos et d’intégration des informations échangées.

Or tout être vivant a la préoccupation de rester vivant. D’une part il lui faut veiller à ce que l’organisme qu’il habite reste intègre : c’est la peur de mourir. D’autre part il lui faut veiller à rester en relation avec le monde extérieur sans lequel il ne peut se définir : c’est la peur d’abandon. Se reposer comporte donc le double risque de ne pas se réveiller ou de se réveiller seul. La phase de repos et d’intégration de l’information revêt donc un caractère éminemment dangereux : un prédateur peut passer par là ou la colonie peut se déplacer en « oubliant » celui qui se repose.

Tout être vivant va donc nécessairement chercher à s’intégrer à une colonie susceptible de lui permettre de dormir sur ses deux oreilles, besoin vital s’il en est. Bien dormir, c’est avoir reconstitué sa capacité à participer à la vie ambiante, quelle qu’elle soit. Tout être vivant, dès ses premiers instants de vie va tester son environnement direct pour savoir s’il peut s’abandonner au repos. Pour être sûr de pouvoir s’endormir en sécurité, il lui faut être sûr que ceux qui l’entourent sont capables de repérer les agressions potentielles voire de les éloigner pendant son sommeil. Or une seule façon de savoir cela a été mis à la disposition du vivant : s’assurer que l’autre est au moins aussi fort que lui que ce soit individuellement ou collectivement selon la situation. S’il l’est, alors il est possible de s’adonner au repos réparateur. S’il ne l’est pas, alors il faut veiller.

Donc que va faire le vivant ?
Le vivant va passer sont temps à tester la résistance de son entourage immédiat, qu’il s’agisse d’estimer la solidité de la branche sur laquelle s’installer ou la capacité de réaction d’un membre de sa colonie d’appartenance. Le vivant pousse ses congénères dans leurs limites. Ils prouvent qu’ils ont une longueur d’avance sur lui et il sera possible de leur faire confiance et de trouver le repos réparateur recherché. Ils ne s’avèrent pas à la hauteur, et il ne sera pas possible d’être en confiance avec eux. Si le vieux singe montre qu’il a une grimace d’avance, si le vieux con montre qu’il a été petit con avant le petit con qui le défie, si l’autre a un tour de plus dans son sac, il devient respectable et il peut être sommeillé sous sa protection.

Regardez autour de vous et revenez sur votre expérience de vie.
Vous constaterez alors que vous avez vécu un certain nombre d’années dans une configuration amicale qui reposait sur la confiance. Vous constaterez de même, que l’expérience venant, cette configuration amicale a été abandonnée au profit d’une nouvelle configuration amicale correspondant à votre besoin du moment. Vous êtes devenu suffisamment robuste avec l’âge et la configuration ancienne s’est avérée moins solide et nourrissante. Après une traversée plus ou moins longue caractérisée par une faible surface sociale de confiance, une nouvelle configuration amicale a émergée, fondée sur les besoins de cette nouvelle période de l’existence. Et ainsi de suite.

De même quand on se penche sur le comportement des enfants il est possible d’observer que dans les familles où l’enfant constate clairement que ses parents ont une longueur d’avance sur lui, l’enfant se développe plus sereinement que dans celles où l’enfant arrive à mettre en défaut ses géniteurs ou ceux qui en occupent la place. Mieux encore, dans le premier cas, l’enfant est socialement plus facile à vivre que dans le second cas où il passe son temps à tester les limites.

Pouvoir avoir confiance dans la capacité d’être protégé en cas d’agression extérieure est un besoin viscéral qui dépasse largement le cadre d’une société hyper-protégée. L’enfant qui sait au plus profond de son moi-primate qu’il peut compter sur l’autre a confiance et se comporte respectueusement. S’il sent la faiblesse, il s’engouffre dans la brèche comme s’il demandait en permanence à l’autre d’être plus solide ou au moins aussi solide que lui. Qui irait s’appuyer avec confiance sur un mur qui lui paraît devoir s’effondrer à la moindre pression ?

À défaut de rencontrer plus robuste que lui, il devient chef de bande.
S’il ne peut compter sur autrui, il lui faut compter sur lui-même. Cependant, il ne peut avoir confiance en lui. Il ne peut que constater que les autres s’organisent en fonction de son bon vouloir. Le mâle dominant, ou la femelle dominante, apparaissent alors sur les décombres de la confiance partagée.

Il est à noter que rarement individu dominant et individu charismatique sont confondus. Et pour cause : l’un rallie par la terreur, l’autre par la confiance.

Économiste de formation, formé à la lecture et à l’anticipation des évolutions de la conjoncture, Paul-Henri Pion a passé 16 années dans des postes à responsabilité en entreprise. Depuis 2000, il se consacre à la lecture et à l’anticipation des interactions humaines. Il exerce aujourd’hui les thérapies brèves et le coaching stratégique. Sa pratique s’inscrit dans la lignée des travaux du Mental Research Institute de Palo Alto (Californie) et de son Centre de thérapie brève.
- http://mieux-etre.org/Paul-Henri-Pion.html

Paul-Henri Pion est aussi l’auteur de "50 exercices pour lâcher prise".
D’un accès facile et ludique, cet ouvrage destiné au grand public recèle l’essence des orientations stratégiques et systémiques. Les thérapeutes en formation y trouveront des « tâches » à partir desquelles ils pourront se familiariser avec le modèle d’intervention.
Les consultants y trouveront des clés pour gérer leur communication. Les formateurs auront là des exemples d’application faciles d’accès pour illustrer leur propos.
(Voir la présentation du livre).

Messages

  • tout à fait d’accord avec cet article. La confiance en soi s’acquiert très tôt dans la vie et elle passe par la confiance dans l’autre. Les enfants rois sont avant tout des enfants inquiets qui cherchent désespérément des limites rassurantes. Les parents, en tentant de satisfaire en permanence leurs enfants, ne font qu’amplifier cette inquiétude.

    Pierre-Jean

  • « […] il lui faut veiller à rester en relation avec le monde extérieur sans lequel il ne peut se définir : c’est la peur d’abandon » peut-on lire dans l’article de l’auteur de "50 exercices pour lâcher prise".

    Il y a beaucoup trop) d’affirmations et des « il faut » dans cet article qui ne me semble pas apporter une aide efficace et pour cause : analogiquement aux approches comportementalistes en vogue aux USA et qui ont contagionné l’Europe, on fait l’impasse fatale de la recherche des causes profondes (histoire l’individu) qui déterminantes dans l’explication des variations comportementales par rapport à la confiance en soi et le rapport au monde.

    Mon cabinet de psychothérapeute est trop souvent le lien d’accueil de personnes esseulées, découragées par ce que d’autre n’ont proposé que ce type de discours comportementaliste et qui ont pu croire que lâcher-prise était une question de mettre en pratique des « exercices » en l’absence de se reconnecter à la source réelle des maux (enfance voire ventre maternel)...

    Baudouin Labrique

  • Paul-Henri Pion écrit régulièrement. Voici un texte auquel je n’ai pas beaucoup accroché. Il gagnerait à être réécrit, et davantage concret, me semble-t-il.

    Avec toute mon amitié néanmoins,

    Jean-Pierre Stas,
    simple lecteur.

  • Bonjour,

    Voici un article simple qui propose des réflexions de bon sens sur des expériences de vie d’une grande complexité. On peut admettre sans peine avec M. Labrique que toutes les situations de vie n’y trouveront pas leurs réponses optimales dans cet article. Au fait, qui prétend cela ?

    En revanche, approcher analytiquement toute situation problématique dans la profondeur de sa complexité peut peut-être répondre après de nombreuses années à une attente de fond. Pourtant, pour quelques exceptions ainsi analysées combien d’occasions manquées ? Si l’on n’est pas un chercheur ou un analyste disposant d’un temps infini et d’un budget illimité mais simplement un individu curieux affronté à des situations courantes de la vie familiale ou de la vie de l’entreprise, comment faire ?

    Paul-Henri Pion nous rend au contraire le signalé service de pointer outre des mécanismes complexes mais aussi des réponses simples et opérationnelles. Et s’il était plus important de se mettre en mouvement que de débattre à l’infini et de contempler sans bouger l’insoutenable tragique de la condition humaine ?

    Que proposez-vous M. Labrique ?

  • J’aime bien votre article.
    Il présente des idées claires, qui peuvent sans doute paraître simples.
    Mais ces idées sont articulées d’une façon légèrement décalée, offrant ainsi, me semble t-il, d’utiles clés de compréhension.
    Bien à vous.

  • Ce discours sur l’homme dominant/dominé me parait trop simpliste ; comme si les rapports humains étaient toujours basés sur cette relation. Il existe je pense des relations d’égal à égal (entre adulte) qui justement permettent d’établir une confiance et une relation sereine et constructive. Pourquoi envisager les rapports humains uniquement dans le cadre d’une confrontation, d’un rappport de force où le plus faible se mettrait toujours sous la protection du plus fort. Le dominant est -il dominant sous tous les angles, je ne pense pas . Ne se nourit-il pas du dominé pour pouvoir exister et assoir une autorité ?

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