Parents, c’est la rentrée !

Par Paul-Henri Pion

« Sois plus ferme avec moi » ou « tu n’es pas assez dure avec moi », sont des cris d’appel au secours que j’entends en général autour de Pâques quand l’année scolaire est quasiment jouée. L’adolescent, emmené pour conduite ou résultats scolaires insatisfaisants, lâche cela devant ses parents lors de la première visite. Le cadre est posé, à la grande surprise des parents.

Les parents ont un problème avec leur enfant. Là, en sa présence, les premiers échanges sculptent et donnent vie à une souffrance familiale taboue qui aurait certainement été niée si elle avait été adressée directement. Au sein de cette souffrance partagée, jaillit une demande, sans panache, insoupçonnée et désarçonnante, de fermeté de la part de celui avec qui ils ne savent plus comment faire. Ils avaient tout essayé, ils avaient pensé avoir tout fait. Secrètement ils ont parfois même l’impression d’être devenu « méchants » à l’égard de leur enfant. Et voilà qu’il leur demande d’être plus durs avec lui. Il y a comme un bug, une incompréhension globale. Les parents tombent des nues.

Au fil des échanges, le problème émerge : le jeune reproche à ses parents de l’avoir laissé dériver si loin. Les parents de leur côté lui reprochent de toujours discuter leurs décisions. Le jeune leur reproche rétrospectivement de ne pas s’y être tenu. Les parents lui reprochent de leur rendre la vie invivable quand ils n’accèdent pas à ses désirs. Ils ont l’impression d’avoir essayé de limiter les conflits. Il a l’impression qu’il a été laissé partir à la dérive. Ils ont l’impression d’avoir essayé de le respecter. Il leur répond qu’ils ont d’abord géré leur confort.

La situation montre souvent l’adaptation suivante de la famille aux demandes de l’enfant. Sa chambre est devenue un lieu interdit pour les parents. Le reste de la maison est devenu juste un lieu de passage pour l’enfant avec son lobby et son frigo. Les parents ont l’impression de dériver vers une simple prestation hôtelière et financière quand ce n’est pas déjà fait. L’enfant se plaint qu’il n’a pas le forfait multi-sevices dernier cri pour son téléphone ou le dernier jeu sorti, comme tous ses amis l’ont, eux ! De leur côté, les parents n’osent pas le dire, ce serait ringard ou déplacé, mais ils trouvent que leur enfant ne participe pas assez aux tâches familiales.

Bref, ils viennent après avoir laissé se développer une situation que de part et d’autre ils se reprochent. Ils sont tombés d’un côté dans le paradoxe de l’adolescent qui demande « laisse moi tranquille » alors qu’il n’a jamais autant eu besoin de se sentir appartenir à un groupe social, ce qu’il fait d’ailleurs en désinvestissant la vie familiale au profit de groupes de copains ou d’amis. De l’autre côté, ils sont tombés dans le paradoxe des parents, « je veux que tout se passe bien, et tout part en vrille ». Qui plus est, ils entendent qu’ils n’ont pas du tout répondu à l’attente de leur enfant qui leur reproche, pas toujours avec des gants, de sacrifier son éducation à leur confort en refusant de gérer ses provocations. Du moins est-ce son point de vue.

Au fil des discussions, la demande de l’adolescent, et parfois du très jeune adolescent, se dessine : « mettez-moi des limites et je m’appuierai dessus » ; « laissez-moi libre et je pourrai faire mes expériences ». Donc protégez-moi sans me protéger.

Usuellement, le jeune parent cherche à protéger sa progéniture. Il lui évite donc certains dangers et l’écarte de certains risques. Il lui apprend à traverser après avoir regardé et le retient quand il s’engage étourdiment alors qu’une voiture passe. Cependant, lui enlever tous les risques revient à le rendre ignorant de leur gestion. Ne dit-on pas que la meilleure façon de ne jamais se brûler au troisième degré c’est de se brûler au second degré ? Une fois la cloque au fond de la main pour avoir voulu prendre à nu la casserole brûlante qui vient de servir le lait ou le réchaud à peine éteint, l’enfant prendra les mesures pour ne plus se brûler tout en continuant à se servir de la casserole ou du réchaud. Il est des circonstances où trop protéger met en risque d’un danger plus grand. L’adolescent le sent bien, lui qui réclame de pouvoir expérimenter en direct sa relation à ce qui l’entoure. C’est ce qu’il demande à sa famille. Il souhaite un espace de liberté dans lequel expérimenter.

Cependant qu’il demande cet espace de liberté, le jeune se construit et a besoin de se sentir en confiance. Si les voitures peuvent aller vite aujourd’hui, c’est que les systèmes de freinage assurent qu’elles s’arrêteront. Si l’acrobate peut se lancer dans les airs, c’est qu’il s’est entraîné avec un filet de sécurité pour le rattraper en cas de nécessité. L’adolescent, sans qu’on ait besoin de le lui dire le sait : pour expérimenter, il lui faut pouvoir se replier en sécurité en cas d’échec. Il doit pouvoir se sentir protégé s’il se sent en danger. Pour cela il doit pouvoir faire confiance. Viscéralement, il fera confiance à plus fort que lui qu’il sait bienveillant à son égard. Il attend de ses parents qu’ils soient plus forts que lui. Il leur demande de savoir poser des limites qu’il défiera et auxquelles il devra se plier.

Donc il veut de la liberté et des limites. De la liberté dans des limites. Sa demande de liberté est aiguillonnée par son besoin d’appartenance à un groupe extérieur à la famille qui le reconnaît pour ce qu’il est. Ce besoin, il se l’approprie et donne l’impression de déserter le foyer familial, que ce soit physiquement « je vais chez un copain » ou virtuellement en passant des heures carrées sur des sites communautaires. Toute tentative de le ramener à la maison est source potentielle de conflit. C’est là le levier sur lequel les parents peuvent intervenir : il est né dans cette famille et cela s’impose à lui. La liberté demandée pourra être bornée par cette évidence naturelle. Il s’agira de contribuer à nourrir son besoin d’appartenance en créant un cadre qui lui rappelle qu’il appartient aussi à ce groupe social élémentaire. Ce qui lui donnera au passage les deux facettes de l’appartenance à un groupe : la fierté de s’y sentir accueilli et reconnu (groupe externe à la famille), et la nécessité de contribuer à la logistique sans laquelle la notion même d’appartenance disparaîtrait (au sein de la famille).

Que ramènent les familles dans le secret du cabinet que je dévoile par ces lignes et qui n’est secret pour personne ? Elles partagent deux grandes orientations souvent simultanées. Par discrétion, les parents ont accédé à la demande de l’enfant et donnent l’impression à celui-ci d’être laissé seul face à des contraintes du quotidien qu’il réclamait d’assumer et s’avèrent pour lui affectivement trop lourdes. Par épuisement, ils ont abandonné leur souhait de voir participer leur enfant à certaines tâches quotidiennes qu’ils font à présent silencieusement ou supportent dépités.

Dans le premier groupe de situations on trouve étonnamment la relation au lever. Généralement, papa et maman sont personae non gratae à ce moment et le respectent. Leur petit devient grand et il est normal de lui laisser un peu d’intimité. Certes, mais c’est oublier la relation et l’affection passée partagée. Déléguer le cadre du lever à des machines n’est guère humain et devient silencieusement douloureux pour le jeune même s’il en pense le contraire. Passer sa tête après avoir toqué délicatement à la porte pour signaler l’heure de se lever, même si c’est un peu avant ou après la sonnerie du réveil, et donner ainsi un premier signe d’attention est une contrainte pour le parent jusqu’à ce qu’il réalise que c’est pour le bien et l’intérêt de tous de préserver la relation de la sorte aussi. Après tout, il l’a réveillé depuis tout petit. Si l’enfant n’en veut vraiment plus, il s’arrange naturellement pour être levé avant l’heure devenue fatidique pour lui. Point de conflit : le petit finit toujours pas obtenir ce qu’il veut. S’il ne veut plus être levé du tout et veut uniquement se reposer sur une assistance artificielle quelconque, il suffit pour le parent de continuer immuablement, avec la tendresse familiale qu’il se doit, et le petit devenu grand se lèvera tout seul à l’heure désirée... juste avant le passage de l’adulte. Tout le monde est gagnant et la relation est aussi nourrie de la sorte jusqu’à ce que la nature le rende inutile. Ce n’est pas le portefeuille qui en finançant un réveil rend ce rituel du lever inutile : c’est bien l’évolution naturelle du jeune quant à sa perception de son environnement. Cette attente de relation de la part du jeune se retrouve dans le bénéfice qu’il trouve, ainsi que la famille et malgré ses tentatives de s’y soustraire, aux rituels du « bonjour », « au-revoir », « bonne-journée », « bonne-nuit », « où vas-tu ? » « comment s’est passée ta journée ? » et ainsi de suite. En gardant le cap, il apprend à obéir pour peu de frais et un très grand bénéfice. Il en sera profondément reconnaissant malgré les doutes des parents.

Dans le second groupe de situations on trouve la relation aux tâches ménagères. Mine de rien, l’enfant à besoin de sentir qu’il participe. Il en est au fond de lui valorisé même quand il utilise pour ce pour quoi il est fait le petit balai qui se dresse à côté de la faïence des toilettes. Il existe, il assume les traces de son existence, il est responsable du confort de ceux avec qui il partage le quotidien, il vit. Oui, il demande, tout en s’y opposant, à participer au rangement des courses, au dressage de la table, au nettoyage de la vaisselle et ainsi de suite. Obtenir de lui que, pendant les vacances de la femme de ménage s’il a la chance que ses parents recourent à cette aide, il nettoie sa baignoire ou fasse un peu de repassage lui sera bénéfique tant dans l’immédiat que pour plus tard. Il existe, il assume, il est responsable, bref, il vit.

Enfin, il est un point délicat : l’invasion de la famille par l’extérieur virtuel. De tout temps le repas a été un moment privilégié d’échange et de rencontre. C’est aussi un instant propice à la régulation des activités et humeurs familiales. Souvent se surajoutent aux problèmes scolaires apportés comme sujet de consultation, les repas entrecoupés des sonneries de téléphone quand ce dernier ne trône pas directement sur la table entre le verre et la fourchette. L’un se lève pour répondre, l’autre disparaît absorbé dans une danse frénétique du pouce sur le clavier, et ainsi de suite. Il s’agit là peut-être d’un tournant dans l’évolution que les nouvelles technologies initient. Cependant, s’il est retenu que les nouvelles technologies sont là pour faciliter, enrichir et améliorer le confort de vie de l’homme, force est de constater que leur immixtion au cœur des repas familiaux est source de souffrance.

Alors, parents ou éducateurs, oncles ou tantes, grands-parents, face à un jeune, ne vous y trompez pas, il attend de vous dignité et respectabilité, exemple et confiance à vous suivre. Il attend que vous jouiez le jeu.

Économiste de formation, formé à la lecture et à l’anticipation des évolutions de la conjoncture, Paul-Henri Pion a passé 16 années dans des postes à responsabilité en entreprise. Depuis 2000, il se consacre à la lecture et à l’anticipation des interactions humaines. Il exerce aujourd’hui comme psychothérapeute. Sa pratique s’inscrit dans la lignée des travaux du Mental Research Institute de Palo Alto (Californie) et de son Centre de thérapie brève.

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Paul-Henri Pion est aussi l’auteur de "50 exercices pour lâcher prise".
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