Sartre, une muse pour Perls ?

Gonzague Masquelier

L’existentialisme est l’une des racines de la Gestalt-thérapie et l’on surnomme parfois Sartre le "pape de l’existentialisme". Quelles sont les idées fortes de son œuvre qui ont pu inspirer Paul Goodman, Laura et Fritz Perls lors de la conception de la Gestalt-thérapie ? Comment les Gestaltistes contemporains peuvent-ils se nourrir en relisant ce philosophe ?
Après un rappel biographique, Gonzague Masquelier développe plusieurs thèmes fondateurs de l’existentialisme et montre comment la Gestalt partage ces concepts. Quelques points de divergence sont ensuite évoqués.
En conclusion, l’auteur esquisse un pastiche de Huis-Clos, la pièce de théâtre dans laquelle trois personnages sont enfermés pour l’éternité, en imaginant une rencontre entre Goodman, Perls et Sartre.

Souvent, lorsque le temps est clément, je me promène à midi dans le cimetière du Montparnasse. Je n’ai que la rue à traverser, puisque nos locaux de l’Ecole Parisienne de Gestalt en sont voisins. Un petit bonjour à Gainsbourg, dont la tombe se renouvelle toujours de témoignages d’admirateurs ou à Charles Baudelaire ; puis mes pas me portent vers les sépultures de Jean-Paul Sartre et de Simone de Beauvoir, couple mythique de la littérature française contemporaine. Une même pierre tombale, sobre voire dépouillée, avec juste leur nom et une date, recouvre deux caveaux (unis, mais chacun chez soi !).

Beaucoup d’adolescents, dont je fus, se sont ouverts à la philosophie par la lecture de Sartre. Lire La Nausée reste pour moi un souvenir très vivace, un mélange d’attirance et de rejet pour Antoine Roquentin, le personnage principal et son message : le sens de la vie n’existe pas, il va falloir me le créer moi-même !

Que les hasards de l’immobilier aient placé mon bureau à deux pas de la demeure définitive du "Pape de l’existentialisme" m’a donné l’envie de préciser en quoi Sartre a pu inspirer certains concepts de la Gestalt-thérapie et sur quels thèmes se fixent les différences, voire les dissonances.

Précautions liminaires

Mon projet n’est pas celui d’un historien ou d’un exégète : ni Friedrich (Fritz) ou Laura Perls, ni "Le Groupe des Sept" [1], qui se réunissait toutes les semaines à New York pour élaborer les premiers concepts de la Gestalt, n’ont cité leurs sources. Il serait donc illusoire d’attribuer à Sartre la paternité d’un concept gestaltiste précis ; nous pouvons uniquement le considérer comme une source d’inspiration possible, comme en témoigne le point d’interrogation de mon titre.

Perls a rédigé son premier livre Le Moi, la Faim, l’Agressivité en 1941, et Gestalt therapy [2] a été publié en 1951. Toute cette époque, marquée par la seconde Guerre Mondiale, connut un grand brassage d’idées artistiques, littéraires, philosophiques, dont l’existentialisme. Nous savons par exemple que Laura Perls souhaitait nommer "thérapie existentielle" ce que le groupe mettait en forme à New York, mais que ce terme semblait trop relié à Sartre, très critiqué aux États-Unis, en cette époque de maccarthysme.

Et pour Paul Goodman ? Le titre même de l’ouvrage qui l’a rendu célèbre, Growing up absurd [3] , semble être une référence à la notion de néant, chère à Sartre ; tous deux partageaient le même activisme politique. Et Suzan Sontag le décrit en ces termes : "Il était notre Sartre, notre Cocteau". [4]

- Je ne vais pas non plus développer les concepts gestaltistes qui me semblent proches ou inspirés de l’existentialisme, considérant que le lecteur les a assimilés. Je me contenterai, après chaque thème, de suggérer quelques passerelles. C’est Noël Salathé qui a le premier exploré ce sujet en France : il présente la Gestalt comme "l’antenne thérapeutique de l’existentialisme" [5] .

Je me suis cantonné à l’œuvre de Sartre et à ses résonances dans ma pratique professionnelle, tant en psychothérapie qu’en formation. Je me suis donc replongé dans mes livres d’adolescent, avec un regard de Gestaltiste. Alors, qui était Sartre, que nous a-t-il apporté ? C’est l’objet de cet article…

Rappel biographique


Sartre naît en 1905 ; son père meurt peu après et il est élevé par sa mère. Son enfance, qu’il raconte dans les Mots [6] , est marquée par la solitude et la frénésie de lecture. Ce texte autobiographique prend fin par le récit de sa douzième année, lorsque sa mère lui apprend qu’elle aime un homme et qu’il devra l’appeler "mon oncle".

En 1924, il entre à "Normale sup", avec Raymond Aron, Maurice Merleau-Ponty, etc. Il rencontre Simone de Beauvoir et ils préparent ensemble l’agrégation de philosophie [7]. Ils ne se quitteront plus. Sartre devient professeur au Havre, puis séjourne à Berlin (1933-34) où il se plonge dans la philosophie allemande qui le déconcerte, puis le passionne :

"J’avais des os dans le cerveau, je les fis craquer non sans fatigue ". [8]

Il est mobilisé en 39, fait prisonnier, puis libéré en 41. Dans son ouvrage philosophique le plus connu, l’Etre et le Néant (1943), il re-élabore la pensée de Hegel, Husserl et Heidegger, en développant les rapports entre la conscience et la liberté.
Il participe à la Résistance et publie Les Mouches en 43 puis Huis Clos en 44, pour diffuser les idées de résistance à l’oppression.
Après la guerre, Sartre abandonne l’enseignement, fonde la revue Les Temps Modernes, fer de lance de "la gauche intellectuelle". Il s’engage littérairement dans de nombreux combats politiques (Indochine, Algérie, Vietnam, Cuba).

Sartre s’attire alors de très fortes inimitiés, voire de la haine comme celle du directeur du Figaro, qui affirme :
"Il est temps de l’exorciser, de l’enduire de soufre, et de l’allumer sur le parvis de Notre-Dame, ce qui serait la façon la plus charitable de sauver son âme" [9].
On défile alors sur les Champs-Élysées en scandant :
"Fusillez Sartre !".

Après la publication des Mots, on lui attribue le prix Nobel, qu’il refuse (1964). À travers son étude sur Flaubert [10], il poursuit le projet, annoncé dans l’Etre et le Néant, de contester la théorie freudienne et de fonder la psychanalyse existentielle. Ironique, il précise que n’ayant pas connu son père, et élevé seul par sa mère jusqu’à douze ans, il est doté "d’un œdipe fort incomplet". Très affaibli par la maladie et une quasi-cécité, il n’achèvera pas cette "refondation".

Il meurt en 1980, nous laissant un héritage philosophique considérable, dont je souhaite reprendre quelques points.

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L’existence précède l’essence

Dans l’Etre et le Néant, Sartre étudie les rapports entre la conscience et la liberté. Ce livre est marqué par l’école phénoménologique allemande ; rappelons-nous que Laura et Fritz en étaient imprégnés. L’auteur affirme le "primat du vécu".

C’est à Paris, lors d’une de ses conférences (L’existentialisme est un humanisme, le 29 octobre 1945), qu’il développe cette idée devenue célèbre :
"L’existence précède l’essence.
Cela signifie que l’homme existe d’abord, se rencontre, surgit dans le monde,
et qu’il se définit ensuite."

Il n’y a pas de nature humaine qui définirait a priori le genre humain ou qui fixerait une destination aux hommes. L’homme sera tel qu’il se sera forgé lui-même. Cet "anti-essentialisme" est poussé à l’extrême lorsqu’il affirme, lui qui souffrait d’un fort strabisme, qu’on ne naît pas laid, mais qu’on le devient.

Pour mieux se faire comprendre, Sartre utilise la métaphore d’une carafe d’eau : elle a été conçue, fabriquée par un artisan, pour contenir un liquide. Elle a donc d’abord été une idée dans la tête de son créateur, son essence précède son existence et sa fonction est figée. Mais l’homme est différent : il existe d’abord, de par sa naissance, il est "jeté" dans le monde et va décider progressivement de son devenir :
"L’homme n’est rien d’autre que ce qu’il se fait.
Tel est le premier principe de l’existentialisme" [11].

En choisissant ses actes, l’homme dessine sa vision du monde. L’humanisme sartrien est donc un dépassement constant de ses propres limites.

La Gestalt est existentialiste en ce qu’elle n’apporte pas un modèle de pensée unique. Nous n’avons pas, par exemple, un modèle de développement psychoaffectif universel. Notre approche est une tentative de lecture de tous les phénomènes de contact qui relient un organisme à son environnement. Le Gestaltiste n’étudie pas LE monde, mais SON monde, il ne cherche pas le sens de LA vie, mais de SA vie.

La contingence

Antoine Roquentin, le héros de La Nausée, découvre peu à peu que les choses qui l’entourent n’ont aucune raison d’être. Lui-même se "sent de trop", et rien ne justifie sa présence dans le monde : son existence n’est pas une nécessité. C’est ce que Sartre appelle la contingence. Le premier titre de La Nausée était Melancholia et Gallimard refusa le manuscrit.

Si Dieu n’existe pas (existentialisme athée [12]), alors l’homme doit forger lui-même sa vérité. C’est la "quête de sens" qui permet à l’homme de s’en sortir : chaque homme doit inventer son chemin [13]. Il n’a pas la possibilité de recevoir des signes qui l’orienteraient dans ses choix, car il déchiffre lui-même ces signes comme il lui plait. Ne pas choisir est déjà un choix.

L’ajustement créateur est notre réponse gestaltiste à ce dépassement de la contingence du monde. L’ajustement, c’est l’interaction entre nos besoins et les possibilités de l’environnement ; la création, c’est la recherche de la meilleure réalisation possible compte tenu des données actuelles.
Le pouvoir de la conscience sartrienne est la faculté de se distancier par rapport au réel ; cette conscience implique un rapport à soi-même. En Gestalt, nous sommes très attentifs à cette prise de conscience, dans ses dimensions d’awareness et de consciousness. Cette prise de conscience rend possible "un espace de jeu" dans notre existence.

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La liberté et l’angoisse

Dans un siècle où les sciences humaines accordent peu de place à la liberté (visions déterministes de Freud et l’inconscient, de Marx et les oppressions économiques ou sociales, des comportementalistes avec le conditionnement), la pensée de Sartre sort l’homme de ses prisons.

La liberté est notre capacité à nous distancier du réel, ce qui ne veut pas forcément dire notre capacité à le transformer. Ainsi, Sartre, prisonnier dans un camp allemand, affirme "ne jamais s’être senti aussi libre", et il se le prouve en montant une pièce de théâtre contestataire avec "ses frères de misère".

La liberté se vit tous les jours, indépendamment du poids de l’Histoire. Comme l’auteur l’affirme dans Huis Clos :
"On est ce qu’on veut" [14],
ou dans les Mouches :
"Je suis ma liberté" [15].

Et quand l’homme a trouvé sa liberté, alors ni les dieux, ni les rois ne peuvent l’entraver ! Moi seul puis décider à chaque moment de la portée du passé. Je ne suis pas victime de mes origines, de mon enfance ou déterminé par mon inconscient.

C’est dans une interview donnée à la revue l’Arc [16], en octobre 1966, qu’il affirme cette conviction, partagée par de nombreux Gestaltistes :
"L’essentiel n’est pas ce qu’on a fait de l’homme,
mais ce qu’il fait de ce qu’on a fait de lui."

Le corollaire de ce postulat de la liberté humaine est évidemment l’angoisse. Pour Sartre, elle ne se confond pas avec l’anxiété, qui est un sentiment subjectif, ou la peur qui a une cause précise. L’angoisse est celle de la contingence et de la liberté. La conscience de la mort par exemple (angoisse de finitude) permet d’affronter la réalité du présent.

Utilisant d’abord le terme de "contraintes existentielles", Noël Salathé [17] a ensuite préféré celui de "données existentielles" : finitude, solitude, responsabilité, perfection, quête de sens. Je préfère quant à moi, celui de "pressions existentielles", pour insister sur l’idée que l’angoisse peut également être un formidable "appel à la vie" [18].

La mauvaise foi

Cette "mauvaise foi", au sens sartrien, est d’abord une fuite devant la liberté. Le philosophe décrit de nombreuses manières d’être de mauvaise foi, c’est-à-dire de ne pas assumer notre pleine responsabilité dans nos actions. Nous cherchons alors à faire porter la responsabilité par un autre que nous-même.

Sartre, qui ne mâche jamais ses mots, qualifie de "lâches" ceux qui ont besoin de trouver un aval ou une excuse pour justifier leurs choix ; par exemple, "je suis entraîné par une passion ou une compulsion, c’est dans mon tempérament, on fait toujours comme cela, etc."

Prenons une métaphore : une table n’a pas le choix d’être placée dans telle partie de la maison. Mais l’homme n’est pas une table ; même s’il est contraint de vivre dans une situation donnée, il peut au moins se poser la question : "que vais-je faire de cette contrainte ?".

Cette "mauvaise foi" s’apparente à certaines conceptions gestaltistes :

  • celle que Perls appelle le "shouldism". Ce néologisme créé à partir de "I should (je devrais)" est un évitement du contact qui permet de fuir le réel ;
  • l’ensemble des résistances, mais plus particulièrement les introjections
    et déflexions, dans leur forme pathologique.

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L’importance du futur

Pour Sartre, l’homme est pro-jet, c’est-à-dire que sa conscience se jette en avant, vers l’avenir. Ce projet est vécu subjectivement et fait naître le désir ; il donne un sens à notre vie. Nul ne peut choisir à notre place.
Cette notion est tellement importante que le philosophe affirme, dans L’âge de raison, qu’on n’est pas un homme tant qu’on n’a pas trouvé une idée pour laquelle on accepterait de mourir. Dans les Mains sales, il précise que les hommes ne l’intéressent pas pour ce qu’ils sont, mais pour ce qu’ils pourront devenir [19].
Le passé ne compte plus. Si nous ne voulons pas que notre présent soit un pur néant, nous devons nous tourner vers l’avenir. C’est le futur qui féconde le présent.

En définissant le self comme "système de contacts actuels et agent de croissance" [20], PHG développent cette importance du futur dans le processus de croissance. Nous assimilons la nouveauté pour ne pas nous scléroser. Des multiples possibilités que nous offre le présent, émerge une figure unique qui nous met en mouvement. La névrose peut alors se définir comme la fixation d’un passé immuable.

Une théorie des émotions

Dans son exposé Les émotions, esquisse d’une théorie, paru en 1939, c’est-à-dire quatre ans avant l’Etre et le Néant, Sartre développe une conception de la recherche en psychologie qui me semble être d’une remarquable modernité.

Il critique la recherche traditionnelle en psychologie selon plusieurs arguments :

  • le chercheur traditionnel se place en dehors du sujet qu’il étudie ; la prise en compte de son implication est insuffisante ;
  • l’observation de "faits disparates" ne peut expliquer le fonctionnement humain ;
  • le chercheur traditionnel a des présupposés sur l’homme avant de commencer ses travaux.

Sartre s’inspire, dans cette critique, des principes de la phénoménologie allemande pour les appliquer à la recherche en psychologie. Pour lui, exister, c’est être en relation au monde.

L’émotion est un ensemble de faits à étudier avec une approche phénoménologique. Elle n’est pas un désordre psychique, mais une manière d’être en contact, et l’on ne peut pas la réduire à ses manifestations psychologiques. L’homme ne peut transformer la réalité des objets ; mais, par l’émotion, la personne modifie sa perception du monde et adopte une conduite nouvelle.

En conclusion, Sartre affirme que l’émotion est un élément essentiel de la vie psychique, constitutif de notre "être dans le monde".

Inutile de préciser à quel point cette étude, utilisant la phénoménologie au service de la psychologie, est proche de nos concepts gestaltistes :

  • valorisation de l’émotion comme un moteur d’adaptation à notre environnement ;
  • implication émotionnelle du psychothérapeute ;
  • présence du thérapeute dans le champ ;
  • conception holistique de l’homme (le tout est différent de la somme des parties).

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Points de divergence

La Gestalt se distingue de la pensée de Sartre sur plusieurs points comme celui de la relation ou du risque de dogmatisme.

  • Sartre envisage l’individu comme un être solitaire, en proie à ses propres angoisses. Même s’il affirme que chaque homme, en s’impliquant, engage l’humanité entière, il est peu sensible à une approche dialogale (le JE-TU de Buber [21]) ou systémique de la condition humaine. Il affirme que lorsque je regarde autrui, il m’apparaît comme un objet, comme un miroir dans lequel j’essaye de mieux me connaître. Et quand autrui me regarde, il me chosifie également.

La Gestalt valorise l’expérience du Nous et parle d’une saine confluence.
À la notion d’angoisse ou d’impasse existentielle, elle répond par celle de l’ajustement créateur, qui permet l’émergence de multiples manières d’être en relation au monde.

  • L’homme est non seulement fondamentalement seul, mais son environnement n’est pas pris en compte par les existentialistes :
    "Un homme s’engage dans la vie, dessine sa figure,
    et en dehors de cette figure, il n’y a rien." [22]

En Gestalt, le concept de figure est bien différent. Il n’y a pas de figure sans fond, sans un système de contacts, un environnement dont elle émerge.
Avec Sartre, nous sommes donc loin de la notion de frontière-contact, de la théorie du self et de la notion de champ qui insiste sur l’unité organisme-environnement.

  • Le troisième point me semble être un écueil : à force d’affirmer que l’existence précède l’essence, on pourrait tomber dans un nouveau dogmatisme. L’existentialisme prône la liberté individuelle, l’unicité de chaque homme ; mais "l’anti-essentialisme" finit par créer à nouveau une théorie explicative de l’homme. Ce n’est pas la pensée de Sartre que j’évoque, mais l’utilisation que nous pourrions en faire.
    Prenons comme exemple les "contraintes existentielles". Si nous les dogmatisions, elles pourraient entraîner une schématisation simpliste du psychisme humain, elles pourraient re-chosifier l’homme en affirmant que chacun se heurte nécessairement à ces contraintes, bref qu’elles font partie de "l’essence de l’homme". Nous serions revenus à ce que Sartre voulait combattre !

La notion de "polarité" me semble ici bien utile et chaque Gestalt-thérapeute navigue entre ces deux antagonismes que sont l’essentialisme et l’existentialisme, trouvant les réponses qui lui conviennent.
Cela donne par exemple des conceptions très différentes de la psychopathologie. La Gestalt-thérapie, centrée sur le processus et l’interaction, nous a fait passer de l’ère de la photographie (qui fixe un paysage ou une expression) à celle du cinéma (qui intègre la mobilité, le jeu des acteurs, l’instant présent).

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Un peu de théâtre

Dans cet article, j’ai abordé quelques-unes des idées philosophiques de Sartre que peuvent accepter ou rejeter les Gestaltistes. Mais pour conclure, pourquoi ne pas nous centrer sur les personnages eux-mêmes et regarder ce que Fritz Perls, Paul Goodman et Jean-Paul Sartre, en tant que personnalités, peuvent avoir de commun.

Imaginons un pastiche de Huis Clos. Vous vous souvenez de la pièce ? Trois personnages sont enfermés dans un salon, pour l’éternité puisqu’ils sont morts. Il n’y a pas de miroir dans cette maison. Sans glace, ils ne peuvent se voir que dans le regard déformant de l’autre. Leur drame : c’est l’autre qui les fait exister !
Alors, quels miroirs pourraient-ils s’offrir les uns les autres, ces différents personnages ? Risquons quelques éléments du synopsis…

Fritz (Perls) et Jean-Paul (Sartre) :
Avec ses canadiennes élimées, sa pipe, son physique ingrat, Jean-Paul peut servir de miroir à Fritz, grand fumeur, bohème et voyageur. Tous deux partagent un désintérêt profond pour l’argent, le terroir (Sartre vivait le plus souvent à l’hôtel, Perls avait la "bougeotte"). Tous deux aiment les femmes et ne s’en cachent pas, mais gardent une loyauté de cœur, l’un avec Simone (de Beauvoir), l’autre avec Laura (Perls).
Tous deux ont attendu longtemps la célébrité, qui vint sur le tard, Jean-Paul vers la quarantaine et Fritz, la soixantaine. Ils pourront probablement passer leur éternité à parler de Husserl ou Heidegger.

Leur passion pour le théâtre les réunit : pour Jean-Paul S., il est un moyen de subversion, de diffusion de ses idées. Pour Fritz P., il permet de débusquer les résistances et d’amplifier les émotions (monodrame).

Un pastiche de dialogue pourrait être :
- Fritz P. : "Jean-Paul, la Gestalt est trop bonne pour être réservée aux seuls existentialistes !"
- Jean-Paul S. : "Attention, Fritz, quand beaucoup d’hommes sont ensemble,
ils faut les séparer par des rites, ou bien ils se massacrent" [23].

Jean-Paul (Sartre) et Paul (Goodman) :
À deux, ils refont le monde et se retrouvent par leurs engagements politiques ou leur passion de la contestation. Ils ont tous deux milité contre toutes les guerres, les racismes et sont de toutes "les manifs et autres barricades". Ils se racontent à l’infini leurs souvenirs libertins et libertaires.

- Paul G. affirmerait : "Supprimez l’autorité, et vous aurez, non pas le chaos, mais l’autorégulation et l’ordre naturel" [24].
- et Jean-Paul S. nuancerait : "Ce sont les enfants sages qui font les révolutionnaires les plus terribles.
Ils ne disent rien, ils ne se cachent pas sous la table,
ils ne mangent qu’un bonbon à la fois,
mais plus tard ils le font payer cher à la société.
Méfiez-vous des enfants sages !" [25].

Je les imagine donc tous les trois sur la scène de théâtre. Ils mixeraient tous les arts : théâtre, poésie, chansons [26], inspirés par les neufs Muses, qui protègent les artistes dans la mythologie grecque.

Je serais bien volontiers dans la salle, au milieu de mes collègues gestaltistes, à rire de leurs escarmouches verbales, à goûter leur brillance intellectuelle. Et bien sûr, avant le tomber de rideau, quand la salle serait chauffée à blanc, quand nos mains seraient brûlantes de nos applaudissements, ils nous regarderaient dans les yeux pour nous asséner la phrase que nous attendons tous et qui a rendu la pièce célèbre :

"Pas besoin de gril : l’enfer, c’est les Autres".

Et je me plais à imaginer que, dans la salle, nous organiserions un débat pour trouver des alternatives à cette affirmation péremptoire…

GonzagueMASQUELIER
Directeur de l’Ecole Parisienne de Gestalt (voir présentation de l’EPG)
Titulaire de la Société Française de Gestalt et du Certificat Européen de Psychothérapie.
Psychothérapeute et superviseur. Formateur dans une douzaine de pays.
Auteur de La Gestalt aujourd’hui, choisir sa vie, chez Retz.
- e-mail gonzague.masquelier@wanadoo.fr

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[1Friedrich et Laura PERLS, Paul GOODMAN, Paul WEISZ, Elliot SHAPIRO, Isadore FROM,
Sylvester EASTMAN.

[2PERLS F., HEFFERLINE R., GOODMAN P., Gestalt therapy, Julian Press Inc., New York, 1951.

[3GOODMAN Paul, Growing up absurd : problems of Youth in the Organised Society,
Random House, 1960.

[4SONTAG Susan, Under the sign of Saturn, Barnes & Noble, New York, 1991.

[5Conférence de Noël SALATHE : La Gestalt, une philosophie clinique, Congrès de l’Association Européenne de Gestalt-thérapie à Paris, 1983.

[6SARTRE Jean-Paul, Les Mots, Gallimard, Paris, 1963, 224 pages.

[7Sartre obtient la première place, Beauvoir la deuxième !

[8SARTRE Jean-Paul, Situations IV, Gallimard, Paris, (p. 250). Je dédie cette situation à tous ceux d’entre nous qui parfois peinons à comprendre Heidegger ou Husserl !

[9HENRI-LEVI Bernard, Le siècle de Sartre, Grasset, Paris, 2000, 663 pages (p. 49).

[10SARTRE Jean-Paul, L’idiot de la famille, Gallimard, Paris, 1972-73, 3 tomes, 823 pages.

[11SARTRE Jean-Paul, L’existentialisme est un humanisme, éd. Nagel, Paris, 1968, 108 pages.

[12À distinguer de l’existentialisme chrétien, prôné par Gabriel MARCEL.

[13SARTRE Jean-Paul (1943), Les Mouches, Livre de poche n° 1132, (p. 182).

[14SARTRE Jean-Paul (1944), Huis Clos, Livre de poche, (p.27).

[15Les Mouches, op. cit., (p. 104).

[16GINGER Serge & Anne (1987), La Gestalt, une thérapie du contact, Hommes et Groupes, Paris, 6e édition 2000, 535 pages, (p. 41).

[17SALATHE, Noël, Psychothérapie existentielle : une perspective gestaltiste, Paris, Amers, 1991.

[18MASQUELIER Gonzague, Vouloir sa vie, la Gestalt thérapie aujourd’hui, Retz, Paris, 1999, 144 pages, (pp. 73-85).

[19SARTRE Jean-Paul (1948), Les Mains sales, Livre de poche n° 10, (p.220).

[20Gestalt therapy, op. cit.

[21Gestalt therapy, op. cit.

[22L’existentialisme est un humanisme, op. cit., (p.63).

[23Les Mots, op. cit., p. 78.

[24GOODMAN Paul, New reformation, Vintage Books, New York, 1971, p. 155.

[25Les Mains sales, op. cit., (p. 71).

[26Jean-Paul Sartre a écrit des chansons pour Juliette Greco.