La Psychothérapie, une profession indépendante : un défi européen !

par Serge Ginger (Paris), « Registrar » de l’EAP -

Un jour advient généralement où les enfants quittent leurs parents pour accéder à leur autonomie. Ils s’installent alors habituellement dans un lieu différent.
C’est aussi ce qui se passe au niveau de certains groupements sociaux.
Ainsi — dans la plupart des pays — la psychologie s’est progressivement détachée de sa « mère », la philosophie. En France, par exemple, cela s’est produit aux environs des années 1950. En même temps, son enseignement quittait la Faculté des Lettres pour créer un département spécial, celui des « Sciences humaines ». Aujourd’hui, on compte 45 000 ouvrages de psychologie, publiés dans le monde … et nul ne considère plus la psychologie comme une simple branche de la philosophie.

De même, dans notre pays, après la révolution idéologique des années 1968, la psychiatrie s’est séparée de la neurologie, et a laissé une place à des troubles mentaux d’origine non organique.
Et voici qu’en 1990, la psychothérapie a pris à son tour, son envol, et s’est distinguée à la fois de la psychologie et de la psychiatrie. Ce fut la « Déclaration de Strasbourg » — qui a donné naissance à l’European Association for Psychotherapy (EAP). Ce manifeste, signé le 21 octobre 1990 par les représentants de 14 pays — et contresigné depuis par ceux des 40 pays membres de l’EAP — demeure la pierre angulaire de l’EAP. Il précise ceci :

  1. La psychothérapie est une discipline spécifique, du domaine des sciences humaines, dont l’exercice représente une profession libre et autonome.
  2. La formation psychothérapeutique exige un niveau élevé de qualification théorique et clinique.
  3. La diversité des méthodes psychothérapeutiques est garantie.
  4. La formation dans une des méthodes psychothérapeutiques doit s’accomplir intégralement et comprend : la théorie, l’expérience sur sa propre personne et la pratique sous supervision.
    Sont également acquises de vastes notions sur d’autres méthodes.
  5. L’accès à la profession est soumis à diverses préparations préliminaires, notamment en sciences humaines et sociales.

Le Certificat Européen de Psychothérapie (CEP)

Concrètement, cette Déclaration fondamentale a abouti à la mise en place du Certificat Européen de Psychothérapie (CEP) et d’un Registre européen des psychothéra¬peutes certifiés. Son programme a été largement inspiré par la loi autrichienne réglementant la psychothérapie.
Le CEP a été institué il y a 13 ans, lors du Congrès de Rome, en 1997. Il précise les conditions de formation : 3 200 heures en 7 ans minimum, incluant une formation propédeutique de 3 années en sciences humaines, suivie d’une formation approfondie de 4 années minimum dans une méthode scientifiquement validée, incluant une pratique supervisée de 2 ans au moins.
Les critères d’attribution du CEP ont été négociés au cours de nombreuses réunions internationales d’experts (à Vienne, Londres, Rome, Paris, Amsterdam, Francfort, Moscou) par les délégués élus d’une trentaine de pays d’Europe, et sont contresignés aujourd’hui par les représentants de 40 pays.

Dans un premier temps, est appliquée "la clause du grand père", concernant les anciens psychothérapeutes, en exercice déclaré depuis au moins 3 ans, et reconnus par une commission nationale de pairs de leur pays. Par ailleurs, peuvent postuler directement les titulaires d’un certificat d’une école qui a été agréée comme EAPTI (European Accredited Psychotherapy Training Institute) après une étude de dossier approfondie, effectuée par le TAC (Training Accreditation Committee), suivi d’une inspection détaillée sur place par deux experts internationaux indépendants, et un vote par le Board de l’European Association for Psychotherapy (EAP).

A ce jour, ont été accrédités comme EAPTI, 50 instituts de formation à la psychothérapie, enseignant 14 méthodes différentes, dans 20 pays d’Europe.
Chaque candidature au CEP est examinée par 3 instances successives — nationales et européennes :

  1. La NAO (National Awarding Organisation), Fédération nationale des psychothé¬rapeutes, regroupant les professionnels qualifiés pratiquant diverses méthodes ;
  2. L’EWAO (European Wide Accrediting Organisation) concernée, association europé¬enne officielle représentant la méthode pratiquée. Ces méthodes doivent avoir été agréées comme reposant sur des bases scientifiques, avoir fait l’objet de publications dans plusieurs revues professionnelles, et être enseignées dans six pays d’Europe, au moins.
  3. La Commission d’enregistrement de l’EAP — que le préside depuis 2001— et qui contrôle l’ensemble de la procédure.
    Il a été délivré, à ce jour, environ 6 000 CEP dans 51 pays d’Europe et du monde entier (Mexique, Liban, USA, Kazakhstan, Japon, etc.). Les deux tiers des CEP ont été accordés à des professionnels de la douzaine de pays suivants (en chiffres arrondis et dans l’ordre) :
Allemagne 1 300
Autriche 600
France 500
Irlande 400
Pays-Bas 300
Russie 200
Pologne 200
Grande-Bretagne 150
Italie 140
Grèce 100
Suisse 100

Le Parlement européen est en train d’étudier les grandes lignes du programme du CEP dans une « plateforme commune » en cours d’élaboration par la Commission européenne de Bruxelles, pour favoriser la mobilité professionnelle et la reconnaissance internationale de la profession de psychothérapeute.

Le WCP (World Council for Psychotherapy) a mis en place, sur le même modèle, un Certificat mondial de Psychothérapie.
Ainsi, le niveau des psychothérapeutes professionnels est élevé et devient comparable d’un pays à l’autre : il correspond au minimum à un master. Les échanges de professionnels deviennent possibles.

Chaque titulaire du CEP doit avoir suivi un travail personnel (psychothérapie individuelle ou en groupe, ou équivalent) de 250 heures au moins, et s’engage, par ailleurs, à respecter scrupuleusement le Code de Déontologie de l’Association.

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La législation européenne

Cependant, la législation réglementant la psychothérapie varie beaucoup selon les pays de l’Union Européenne. A ce jour, une dizaine de pays sur 27 ont mis en place une loi spécifique. Plusieurs d’entre eux (Allemagne, Italie, Suède, Pays-Bas) limitent l’accès à la profession aux psychologues et aux médecins, tandis que d’autres (Autriche, Finlande, etc.) ouvrent la formation à des candidats d’horizons divers, et même à des jeunes qui viennent de terminer leurs études secondaires. Ainsi, au lieu d’être seulement un « second métier », la psychothérapie tend peu à peu à devenir une profession à part entière, comme celle de médecin, psychologue ou avocat.

Une réglementation européenne exigeant ce haut niveau de formation spécifique (différente de la formation de psychologue clinicien ou de psychiatre) devient une nécessité urgente au moment où la demande de psychothérapie ne cesse de croître d’année en année.

La psychothérapie s’est développée rapidement dans une centaine de pays de tous les continents. Elle s’est diversifiée en un grand nombre de courants — dont chacun bénéficie d’instituts de formation spécifiques et de revues scientifiques spécialisées .

Ces courants sont plus ou moins développés selon les pays : ainsi, par exemple, diverses approches psychanalytiques (Freud, Lacan, Jung, Adler, Klein, analyse de groupe, etc.) sont présentes dans presque tous les pays d’Europe (et notamment dans les pays latins (France, Italie), tandis que les TCC sont plus répandues dans les pays anglo-saxons (Grande-Bretagne, Allemagne, etc.) ; les approches humanistes sont courantes dans l’ensemble de l’Europe de l’Ouest et de l’Est (France, Suisse, Russie, Pologne, etc.). Certaines approches sont spécifiques à quelques pays et ignorées dans d’autres : ainsi, par exemple, la psychothérapie d’imagination catathymique (PIC) est pratiquée en Allemagne et en Suisse alémanique, mais ne l’est guère en France ; tandis que la thérapie de la motivation est enseignée surtout en France, ou encore, la méthode Vittoz, en France et en Suisse romande.

La psychothérapie se situe clairement aujourd’hui au carrefour entre plusieurs disciplines : médicales, psychologiques et sociales. Il serait donc irréaliste d’en réserver la formation et la pratique à telle ou telle profession initiale : médecin, psychologue, travailleur social, sociologue, philosophe, prêtre ou pasteur, etc.

Pour illustrer cette évidence, je prendrai rapidement trois exemples schématiques :

  • 1er exemple : il est clair qu’une dépression endogène profonde, s’accompagne d’un dysfonctionnement neurologique et d’un déséquilibre des neurotransmetteurs (sérotonine, dopamine, etc.). Un traitement médical s’avère donc souvent nécessaire, parallèlement à une approche psychothérapeutique ;
  • 2e exemple : une impuissance sexuelle avec la partenaire habituelle, tandis que l’activité érectile reste normale avec une jeune maîtresse, montre bien que le problème n’est pas organique, mais psychologique ;
  • 3e exemple : une phobie sociale, entretenue par des agressions racistes à répétition, dans un quartier défavorisé, relève de toute évidence, d’un problème sociologique et pas seulement médical ou psychologique. Il en est de même des problèmes psychosociaux induits par le chômage.
    Toute approche réductionniste de la psychothérapie est donc condamnée à une certaine inefficacité. Un abord bio-psycho-social est indispensable.

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La prévalence des difficultés psychiques. Quelques chiffres

Selon diverses études internationales, le pourcentage des personnes souffrant, à un moment ou un autre de leur vie, de troubles psychologiques nécessitant une aide extérieure, oscille entre 7 % et 15 % de la population générale, représentant ainsi, pour les 500 millions d’habitants de l’Union Européenne (UE), de 35 à 75 millions de personnes en difficulté psychosociale !

Il s’agit donc bien d’un problème sociétal d’importance… au moment où la dépression a été baptisée « la maladie du siècle ».
Mais toutes ces personnes en difficulté sont loin d’avoir recours à la psychothérapie — pour des raisons culturelles ou économiques : dans certains pays, un tel recours semble réservé aux cas graves de maladie mentale ; dans d’autres pays, les limitations sont dues au prix élevé des traitements, ainsi qu’au manque cruel de spécialistes.
Un exemple, pour illustrer : nous avons mené récemment deux enquêtes nationales de grande envergure en France avec des organismes indépendants, qui ont montré que 8 % de la population adulte avait suivi — ou suivait encore — une psychothérapie (ou une psycha¬nalyse).
Les motivations principales en étaient : la dépression, l’angoisse, un traumatisme psychologique, des conflits familiaux ou sociaux.

En chiffres arrondis  :

    • 40 % avaient suivi une psychothérapie de type humaniste : Gestalt, Analyse Transactionnelle, Approche Centrée sur la Personne, Analyse Psycho-Organique, Psychosynthèse, etc.) ;
    • 30 % une thérapie d’inspiration psychanalytique ;
    • 20 % une Thérapie Cognitivo-Comportementale (TCC) ;
    • 10 % une thérapie familiale.

      Ces psychothérapies avaient duré — en moyenne — une année, à saison d’une séance de 50 minutes par semaine ; 87 % des usagers se déclaraient satisfaits ou très satisfaits, et 4 % seulement, insatisfaits (9 % de non réponses).

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Les besoins en psychothérapie augmentent régulièrement

En fait, aussi bien la demande que l’offre de psychothérapie s’avèrent en croissance continue dans tous les pays développés.

Pourquoi a-t-on besoin de tant d’interventions — préventives ou curatives — pour pallier le désarroi et la souffrance de nos concitoyens ? De nombreuses hypothèses ont été avancées : il n’apparaît pas, en tous cas, que les causes en soient uniquement individuelles (donc « médicales »), mais bien plutôt sociologiques et culturelles.

Aux besoins traditionnels d’aide psychologique à des personnes malades, éprouvées ou solitaires, se sont ajoutés récemment les nombreux problèmes liés à la crise majeure de la société "postindustrielle" :
voici les idéogrammes représentant la version Chinoise du mot “crise”
qui a deux parties (wei-ji) : “danger” et “opportunité”
avec une connotation positive

  • crise économique et mutation technologique, avec son contexte de mondialisation, de migrations de populations, de chômage et d’exclusion, de pauvreté et de solitude… mais aussi, le besoin d’accompagnement des managers, stressés par la concurrence et l’évolution accélérée des techniques (d’où le développement du counselling, du coaching, des techniques de gestion du stress,…) ;
  • crise sociologique et évolution rapide des mœurs, avec son contexte de voyages, de chocs transculturels, de racisme, de crise identitaire (politique, sociale, sexuelle), avec ses cités et ses banlieues populaires, avec ses conflits de générations ;
  • crise informationnelle, avec l’irruption permanente des médias dans notre vie intime : internet, télévision et son lot quotidien de catastrophes écologiques, de pollution, de scandales politiques et financiers, d’affaires de mœurs — ébranlant de jour en jour la sérénité de chacun — emporté dans un « zapping » insensé, qui alterne entre : meurtres, explosions, viols et tortures … et parallèlement : sérénades ou accolades, starlettes affriolantes et rêves ensoleillés .
  • crise politique, avec la lente et délicate construction de l’Europe, les conflits idéologiques, les personnes déplacées ou réfugiées, les conflits linguistiques, l’insécurité, la violence, les attentats, les génocides…

Ainsi, la société devient de plus en plus complexe et « dépersonnalisée ». Avec la mondialisation, on ne sait plus qui décide quoi ; on n’a plus ni guide… ni ennemi identifié ; on se sent perdu et impuissant.

Ce contexte socioculturel peut expliquer — en partie — le rôle croissant de la psychothérapie dans la société contemporaine.
En effet, l’angoisse est le corollaire du progrès, selon la loi universelle de l’hypertélie. La technologie produit des scories : non seulement des déchets visibles, souvent toxiques, mais aussi des dommages collatéraux, psychologiques et sociaux . Le progrès médical et le développement des soins physiques ne peuvent suffire à assurer l’équilibre de l’homme : une approche globale s’impose aujourd’hui, intégrant les problèmes psycho¬logiques personnels — anciens et actuels — l’adaptation sociale à un environ¬nement changeant et souvent stressant, et le questionnement spirituel sur le sens même de l’existence. En d’autres termes, il convient de considérer les interrelations entre les cinq « dimensions » principales de l’être humain : physique, affective, cognitive, sociale et spirituelle .

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Trois professions d’aide psychosociale

Face ces problèmes, se sont développées en parallèle trois professions principales d’aide et d’intervention psychosociales — que le public confond souvent : les psychologues, les psychiatres et les psychothérapeutes (sans parler des conseillers divers : religieux, sociaux ou techniques — tels que les coaches).

1°. Les psychologues disposent d’un diplôme universitaire officiel (après 5 à 7 années d’études et de stages). Ils ont donc un bon niveau de compétence sur le plan théorique. Ils réalisent des examens, des expertises, coordonnent souvent des réunions de travail dans les institutions. Il existe plusieurs spécialités : psychologues du travail, psychologues scolaires, experts auprès des tribunaux, psychologues « cliniciens ». Cependant, même ces derniers — qui ont suivi une formation en psychopathologie — ne sont pas formés pour autant à la psychothérapie, au sein de l’université ! Il s’agit là d’une formation complémentaire et seulement optionnelle. La Fédération européenne des psychologues professionnels (EFPPA) exige d’ailleurs des psychologues déjà diplômés, 3 ans de formation spécifique complémentaire, après 2 ans minimum de pratique supervisée, et après une psychothérapie personnelle.

2°. Les psychiatres sont des médecins spécialistes des maladies mentales et des troubles psychiques. Ils ont fait de longues études (10 ans environ) et des stages dans des hôpitaux psychiatriques. En tant que médecins, ils sont habilités à prescrire éventuellement des médi¬caments psychotropes : tranquillisants, antidépresseurs, antipsychotiques… De tels médicaments sont indispensables dans les cas graves (dépression avec risques de suicide, hallucinations, délires, etc.). Dans les cas plus légers, ils peuvent être associés à une psychothérapie et la rendre plus efficace.
Outre les médicaments, le psychiatre mène éventuellement quelques entretiens, plus ou moins prolongés et plus ou moins réguliers. Cependant, il faut savoir que tout psychiatre n’est pas forcément psychothérapeute : il s’agit, là aussi, d’une spécialisation complémentaire, généralement non enseignée à l’université publique, mais acquise après coup par certains psychiatres dans des instituts privés. La loi italienne, par exemple, exige 4 années d’études supplémentaires à temps partiel — soit 2 000 h — pour un psychiatre (ou pour un psychologue), avant qu’il puisse prétendre au titre de « psychothérapeute ».

3°. Les psychothérapeutes proprement dits ont tout d’abord suivi eux-mêmes une psychanalyse ou une psychothérapie, puis se sont formés, dans des écoles et instituts spécialisés, à une des méthodes spécifiques de psychothérapie, actuellement reconnues. Le Certificat Européen de Psychothérapie (ou CEP) représente 3 200 h de formation, en 7 années. Les étudiants psychothérapeutes sont recrutés le plus souvent après une sélection — qui porte non seulement sur le niveau d’études à l’entrée (en principe, bac + 3), mais surtout sur l‘équilibre et la maturité de la personnalité. La formation est à la fois théorique, méthodologique et pratique : théorique (cours de psychologie, psychopathologie, anthropologie, philosophie, législation, éthique, etc.) ; méthodologique (principes et techniques d’intervention, propres à chaque méthode) et pratique (entraînement concret à mener des séances individuelles ou de groupe, et supervision).
Les psychothérapeutes ne sont pas obligatoirement médecins ou psychologues. Dans de nombreux pays, plus de la moitié viennent d’autres professions : travailleurs sociaux, éducateurs spécialisés, infirmiers, kinésithérapeutes, enseignants, sociologues, philosophes, prêtres ou pasteurs, etc. En revanche, ils ont tous suivi une psychothérapie personnelle, une longue formation spécifique à la psychothérapie, et se sont engagés à une supervision continue de leur travail tout au long de leur carrière (Continuous Professional Development ou CPD) , ainsi qu’à observer un Code de déontologie.
Parmi les psychothérapeutes, certains classent à part les psychanalystes — pour des raisons surtout historiques ou de prestige. Pour nous, ce sont des psychothérapeutes comme les autres, qui pratiquent une méthode parmi d’autres.

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De nombreuses méthodes, regroupées en 4 à 6 principaux courants

Certains critiquent l’abondance des méthodes de psychothérapies. Il en existerait au moins… 365 — ce qui permettrait d’en changer chaque jour d’une année ! Mais après tout, cela représente une richesse et une liberté de choix. Faut-il se plaindre de la grande variété de médicaments, de fruits, de fromages ou de vins ? En réalité, on dénombre à peine une vingtaine de psychothérapies, communément utilisées en Europe, et représentées par une association professionnelle reconnue (EWAO). Les autres ne constituent généralement que des variantes. De plus, ces vingt méthodes peuvent être regroupées en 4 à 6 courants principaux — que voici :

1. Approches psychanalytiques ou psychodynamiques (10 to 30 %)
2. Thérapies cognitivo-comportementales (TCC) (10 to 30 %)
3. Thérapies familiales systémiques (10 to 15 %)
4. Approches humanistes ou existentielles (20 to 40 %)
5. Approches transpersonnelles ( 5 to 10 %)
6. Approches intégratives (10 to 20 %)
  1. Les thérapies d’inspiration psychanalytique (selon Freud, Lacan, Jung, Adler, Mélanie Klein, etc). L’analyse repose sur l’association libre, l’importance de l’inconscient et notamment des pulsions sexuelles, le déterminisme des expériences de la petite enfance et le transfert. Les analyses sont longues de plusieurs années (3 à 15 ans), à raison de plusieurs séan¬ces par semaine, et visent un remaniement éventuel de l’ensemble de la personnalité. L’analyse est plus ou moins répandue, représentant de 10 à 30 % des psychothérapies, selon les pays.
  2. Les thérapies cognitivo-comportementales (TCC) visent à déconditionner les patients de certains blocages, phobies ou idées dépressives, à dépasser des obsessions ou des troubles post-traumatiques. Ces thérapies sont généralement assez courtes (10 à 20 séances, en quelques mois) et centrées surtout sur la guérison de symptômes. L’EMDR peut être rattachée à ce courant, bien qu’elle soit souvent combinée à d’autres approches. Les TCC représentent actuellement, selon les pays, de 10 à 30 % des psychothérapies.
  3. Les thérapies familiales systémiques : ce n’est plus un « patient désigné » qui analyse ses problèmes, mais toute la famille en même temps. Les thérapeutes aident à clarifier les relations actuelles et le système de communication au sein de la famille, considérée dans son ensemble. Une variante en est la thérapie de couple. Ces thérapies sont généralement assez courtes (quelques mois, à raison d’une séance par mois, en général — souvent co-animée par deux thérapeutes). On estime leur importance à 10 ou 15 % environ.
  4. Les thérapies humanistes ou existentielles — comme la Gestalt-thérapie (GT), l’analyse transactionnelle (AT), l’hypnose ericksonienne, et différentes approches « centrées sur le patient ou le client » (ACP) — ainsi que les thérapies psychocorporelles. Les thérapies humanistes ne se limitent pas à un échange verbal, mais tiennent compte du corps, des émotions, de l’environnement, et analysent le comportement, les relations et le ressenti du client, ainsi que sa relation au thérapeute. Ces thérapies humanistes visent un ajustement créatif de l’ensemble de la personnalité à ses conditions de vie actuelles — intégrant, bien entendu, son histoire personnelle et ses projets. Elles sont habituellement de durée moyenne (de 1 à 3 ou 4 ans, à raison d’une séance par semaine) et se pratiquent soit en séances individuelles, soit en petit groupe. Elles représentent au total, aujourd’hui, environ 40 % des psychothérapies.
  5. Les approches éclectiques ou intégratives combinent des techniques issues des différents courants ci-dessus, ou tentent une synthèse de leurs théories.
  6. On distingue enfin parfois les approches transpersonnelles (respiration holotropique, approches orientales, ennéagramme, art-thérapies, etc.) qui soulignent la dimension spirituelle et énergétique ; on peut y rattacher éventuellement les approches trangénérationnelles (au total : 5 à 10 %, selon les pays).

Dans plusieurs pays, les deux derniers courants sont intégrés aux psychothérapies humanistes.

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La législation et les besoins en professionnels qualifiés

La réglementation de la psychothérapie varie beaucoup d’un pays à l’autre. Dans certains pays, elle concerne uniquement la formation et l’accès au titre de « psychothérapeute » ; dans d’autres, elle concerne aussi l’exercice professionnel et sa définition.

Une loi existe actuellement dans 8 pays d’Europe [et plusieurs sont en cours de discussion]. Dans quelques pays — comme la Finlande ou l’Autriche — cette profession implique une formation spécifique ouverte à plusieurs métiers d’origine. Dans d’autres pays — comme l’Allemagne ou l’Italie — la formation n’est accessible qu’aux médecins et aux psychologues, et vient s’ajouter à leur formation universitaire de base. Dans aucun pays du monde, elle n’est réservée aux seuls médecins ; et partout, elle est enseignée dans des écoles ou instituts privés — du fait notamment que la thérapie personnelle et la sélection en fonction de l’équilibre et de la maturité de la personnalité, sont difficiles à mettre en place dans les université publiques.
On estime qu’environ 150 000 psychothérapeutes professionnels qualifiés exercent aujourd’hui en Europe… mais ils sont encore en nombre insuffisant dans presque tous les pays.

Densité professionnelle moyenne en Europe (pour 100 000 habitants)

Médecins 200
(dont psychiatres) 15
Infirmiers 800
Pharmaciens 100
Kinésithérapeutes 100
Avocats 80
Dentistes 70
Psychologues 70
Psychothérapeutes 30

En réalité, la densité professionnelle des psychothérapeutes varie énormément d’un pays à l’autre : de 65 à 85 (pour 100 000 hts) en Autriche, Italie, Suisse ou Belgique, à 10 — voire 5 ou moins — dans plusieurs pays de l’Europe de l’Est .

Pays Densité psychothérapeutes pour 100,000 habit. Nombre estimé psychothérapeutes qualifiés Population en millions (chiffres arrondis)
Autriche 87 7 000 8
Italie 67 40 000 60
Suisse 65 5 000 8
Belgique 65 7 000 11
Suède 55 5 000 9
Serbie 40 3 000  7
Pays-Bas 37 6 000  16
Allemagne 33 28 000 86
Irlande 31 1 200  4
Hongrie 26 2 600 10
Finlande 23 1 200 5
France 20 13 000 64
Royaume-Uni 17 10 000 60
Kosovo 16 300 2
Danemark 15 800 5
Portugal 14 1 500 11
Malte 12 50 0,4
Norvège 12 600 5
Espagne 10 4 500 43
Pologne 8 3 000 39
Lettonie 8 180 2
Slovaquie 8 430 6
Croatie 7 300 5
Roumanie 5 1 200 22
Russie 4 5 000 142
Lituanie 4 120 3
Macédoine 2 40 2
Ukraine 1 330 46
TOTAUX moyenne : 22 147 350 680

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Conclusions et prospective

Si l’on considère que 10 % environ de la population a besoin d’une psychothérapie, et qu’un psychothérapeute peut accompagner une centaine de clients par an, en moyenne (en thérapie, brève ou normale, individuelle ou de groupe), cela impliquerait une densité optimale de 100 psychothérapeutes qualifiés pour 100 000 habitants (soit 1 pour mille habitants) — soit, pour l’ensemble de l’Union Européenne (500 millions d’habitants) : environ 500 000 psychothérapeutes qualifiés… c’est-à-dire environ trois fois l’effectif estimé actuel.

Si l’on tient compte du fait qu’un psychothérapeute exerce effectivement sa profession pendant 30 à 35 ans environ, cela implique la formation chaque année de 3 nouveaux professionnels pour 100 000 habitants (certifiés après 4 années d’études, au minimum) — représentant donc, pour l’ensemble de l’UE : environ 15 000 étudiants psychothérapeutes, soit de l’ordre de 500 instituts de formation spécialisés de dimension moyenne (20 à 40 étudiants par promotion). Cela semble correspondre approximativement au nombre estimé d’écoles ou instituts de formation fonctionnant actuellement en Europe. Il suffirait donc qu’ils rejoignent tous les critères de qualité définis par le TAC (Training Accreditation Committee) pour être agréés comme « EAPTIs ».

Ces objectifs ne sont donc pas irréalistes, et pourraient être atteints assez rapidement si une directive européenne uniformisait les exigences pour la reconnaissance de cette profession nouvelle — qui est plus qu’une simple spécialisation de professions voisines.

Brève bibliographie

  • ELKAÏM Mony & al. (2003). A quel psy se vouer ? Les principales approches. Le Seuil, Paris, 460 pages.
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  • GINGER Serge (2003). The Evolution of Psychotherapy in Western Europe
    Moscow, in International Journal of Psychotherapy (IJP), vol. 8, Nr 2, July 2003 ; p. 129-139.
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    World Journal of Psychotherapy (WJP), vol.2, Nr 1, March 2009 ; p. 126-132
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  • ZERBETTO Riccardo, TANTAM Dighby (2001) : Survey of European Psychotherapy Training,
    in European Journal of Psychotherapy, Counselling & Health, Vol. 4, Nr 3, Dec. 01, p. 397-405.

Quelques sites

Serge Ginger Psychologue, psychothérapeute, formé en psychanalyse, psychodrame, Gestalt et EMDR. Fondateur de l’École Parisienne de Gestalt, ou EPG et de la Fédération Internationale des Organismes de Formation à la Gestalt (FORGE)
Professeur de neurosciences à la Sigmund Freud University de Paris
Secrétaire général de la Fédération Française de Psychothérapie et Psychanalyse (FF2P)
Pre-Président de la Commission européenne d’accréditation des Instituts de formation à la psychothérapie des 41 pays membres de l’European Association for Psychotherapy (EAP).

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