De l’autorité ... à sans cesse réinventer

Par Virginie Megglé

Il fut un temps, il y a guère, où tenter d’évoquer les vertus possibles de l’autorité faisait vite surgir des sentiments de désapprobation ou des regards sceptiques quand ce n’était pas des fins de non recevoir entre mépris affiché et indifférence délibérée. Il semble que ce que ce mot était alors censé faire entendre se confondait dans les esprits avec des notions de pouvoir, en termes d’abus et d’excès. Il aurait été alors plutôt question, derrière lui, d’autoritarisme avec ce que cela sous-entend de partialité, de volonté arbitraire de soumettre, de sévérité ou même d’intransigeance… que d’autorité.

Il est vrai que, non entièrement remis de la culpabilité convalescente de l’après soixante-huit, qui avait mis à mal (parfois pour le bien de tous) les instances surmoïques, et drainé toutes les contestations face à un pouvoir trop souvent terni par des mesures humiliantes ou répressives, nous avions senti - nous ressentons encore parfois - nos repères vaciller, comme nous avons pu douter de l’autorité de certains professeurs, parents, politiques, qui en son nom laissaient leurs frustrations s’exprimer par des conduites équivoques.

Par ailleurs, aujourd’hui encore, certains détracteurs de l’autorité se sentent imbus sans peine d’une … toute légitime … autorité… pour nier… la légitimité d’une saine autorité.

Comme s’ils tendaient à interdire l’emploi du mot, non pour désavouer le bien fondé de ce qu’il représente, mais pour s’empresser de remplir et de monopoliser une fonction qu’ils priseraient tout en faisant semblant de la rejeter.

Que la contestation permette de « faire la toilette » de l’autorité, d’en revisiter les fondements, de la remettre en question, d’en dénoncer les excès, cela fut peut-être salutaire. Nous la voyons reparaître aujourd’hui, mieux aimée, pour être débattue ou proposée, et non plus seulement imposée ou subie, comme s’il avait été nécessaire, au niveau collectif, de la repenser pour ne pas la perdre, de la restaurer peut-être pour mieux l’estimer.

Pour ma part, bien que prête à remettre en cause la « crédibilité » de certains de ses détenteurs, dont je trouvais les interventions outrancières pour ne pas dire outrageantes, je lui ai toujours gardé un secret attachement. Et lui prêtant presque, face à ses détracteurs, un caractère indispensable à l’élévation des esprits et des consciences, je m’obstinais à la défendre quand elle était mise en quarantaine.

Attitudes de part et d’autres paradoxales ou contradictoires qui invitent à se pencher sur le sens réel qu’est supposé porter ce concept et, à travers l’étymologie, à remonter à ses « sources ». À participer, pourquoi pas ? à la « réhabilitation » de son sens premier.

Si l’on interroge le petit Larousse, l’autorité signifie « droit ou pouvoir de commander, de se faire obéir ». Mais si l’on se penche sur les « origines », à travers un « antique » dictionnaire d’étymologie, autorité nous renvoie à auteur, du latin auctorem qui lui-même se rattache à augere, auctum . Vaste programme ! L’auteur est proprement celui qui augmente d’où, celui qui produit, celui qui concède un droit. À ce dernier sens se réfèrent les acceptions des dérivés savants, autoriser , autorité, autoritaire.

Il s’agirait alors moins d’exercer, à travers l’autorité, un pouvoir que de concéder un droit. Et, conscient de son pouvoir sur un être, de lui donner les moyens d’augmenter le sien. À conditions, en effet, de lui en concéder le droit…sans intention de l’asservir.

Autorité reconnue, autorité accordée. Autorité revendiquée, arrachée, contestée… L’autorité ne saurait être imposée sans être, d’une certaine manière, prouvée par la capacité d’octroyer, à celui sur qui elle s’exerce, ce droit d’être, à son tour, augmenté… Par cette même autorité.

Ne peut-on penser alors qu’une saine relation d’autorité devrait déboucher sur une relation de confiance sans donner lieu, au contraire de certains pouvoirs, à aucun marchandage… ?

Ainsi, dans un registre moins abstrait, du parent au professeur, du médecin au psychanalyste, du président au policier, tout adulte devrait (pouvoir) faire preuve d’autorité. Mais celle-ci resterait soumise à l’épreuve du risque de faire perdre sa légitimité à celui qui n’en donnerait pas sans cesse des preuves renouvelées.

Ni bien de consommation ni seul objet de désir, elle se manifesterait comme une aptitude et un droit qu’une série d’épreuves initiatiques viendrait garantir ou effacer. D’où la nécessité, qui ne va pas sans difficulté pour celui qui la revendique, de ne pas perdre la face lorsqu’il s’agit de justifier son aspiration. Ainsi pourrait-on penser que l’autorité serait chaque jour à confirmer. Son exercice étant sans cesse bouleversé par les questions directes ou indirectes de ceux sur lesquels elle se traduit et qu’expriment les comportements qu’elles suscitent comme autant de réponses à ses exigences.

Dans la pratique, certains enseignants se plaindront de voir leurs cours troublés par les comportements indisciplinés d’une horde sauvage tandis que d’autres bénéficieront de la part des mêmes élèves d’un calme olympien.

En matière d’éducation, l’autorité légitime ne dépend-elle pas alors, d’une part, de la valeur d’exemplarité du maître, dont le comportement éveille l’adhésion, et d’autre part, de la capacité du professeur à transmettre ? Ces deux aspects étant réunis en une seule et même personne.

Il arrive que l’autorité d’un enseignant soit ébranlée par des élèves à qui cet enseignant ne parvient pas à « faire passer » son savoir. Est-elle alors remise en question par l’insolence de l’élève ou par l’adulte même, qui ne parvenant pas à remplir la fonction qu’on est en droit d’attendre de lui, laisse le désordre s’installer ?

De fait, l’autorité du professeur, même la mieux acceptée, est toujours re-mise en questions par des comportements « pro-voquants » d’enfants ou d’adolescents, qui l’appellent et l’interpellent. Qui lui demandent, de la manière immature et désordonnée qui leur est propre, de prouver sa vocation de professeur, et non celle « d’en-saignant », qui les ferait souffrir doublement, en ne parvenant pas à leur « apprendre à apprendre », et en les punissant de ne pas avoir su (leur) apprendre. Tout en les privant de surcroît de liberté !

Mais si face à l’expression du désarroi que signifie souvent une conduite agressive enfantine, la réaction d’un professeur confirmera ou infirmera ce dernier dans son autorité, encore faudra-t-il s’assurer que les parents l’aient autorisé (tacitement) à exercer son autorité sur leur progéniture, avant de s’autoriser à en dénoncer l’incompétence !

Ici, l’exercice de l’autorité doit pouvoir s’appuyer sur un mélange subtil de doutes et de certitudes, de souplesse et de fermeté, de régularité et de patience, d’ouverture d’esprit et de rigueur, sans lequel la confiance ne parvient à s’établir ni la communication souhaitée à s’engager.

Cet équilibre souligne la difficulté intrinsèque d’un métier qui a du mal aujourd’hui à se définir dans une société en mutation. Et doit pouvoir dissuader des velléités de tenir un professeur pour responsable de toutes les défaillances personnelles, familiales, scolaires, sociales de l’élève…

L’adulte (professionnel de l’éducation ou autre) en relation avec un public en position de dépendance doit faire ses preuves, question d’autorité, dans l’utilisation de son ça-voir. Et tenter d’aider, en dépit et en fonction des difficultés spécifiques à chacun, et des défectuosités de l’encadrement, à devenir, une fois l’enfance quittée, auteur de soi-même, en quelque sorte. À combler l’autorité parentale perdue, à en compenser les défauts (défauts d’autorité) à en réparer les failles (failles de l’autorité). À découvrir et accepter ses limites, à se supporter, et à supporter l’idée de la nécessité d’une autorité sur laquelle s’appuyer comme sur un tuteur qui permet de grandir, de se développer, de se fortifier, de s’exprimer le mieux possible, d’acquérir à son tour vigueur et … autorité.

Malgré l’autorité (apparemment) naturelle que confère une position de pouvoir, du fait d’une supériorité à-priori, (âge, taille, position, métier, expérience supposée), l’adulte, en situation de force, doit accepter son non ça-voir, et donc, à l’occasion, une certaine perte d’autorité, au profit de celui sur qui, un temps, il cesse de l’exercer, pour lui permettre de gagner en autonomie.

Ainsi, à celle de l’autorité serait intimement liée la notion de respect, indépendante elle de l’exercice du « pouvoir soumettre », mais qui autoriserait l’idée que la personne qui dépend puisse en ça-voir, momentanément, plus ou mieux, que celle qui représente le pouvoir qui confère autorité. Et de ce fait d’avoir, à son tour, une certaine autorité qu’il est bon de reconsidérer pour maintenir le contact en lui permettant de s’exprimer.

Ainsi, dans l’enceinte d’une institution qui suppose une réglementation et un cadre de références, faire preuve d’autorité reviendrait surtout à assumer ses responsabilités - quelque soit sa place ou son poste - à en faire acte, au-delà de toute polémique, de sorte que cet acte soit accepté en soi, et rassemble une majorité de suffrages sans susciter de contestation (recevable). La conscience de cette responsabilité est indispensable pour ne pas se laisser glisser, enivré du sentiment de supériorité qu’elle accorde, sur le terrain de l’autoritarisme. En d’autres termes, l’autorité devrait garder un caractère d’exemplarité. Et permettre le maintien d’un équilibre entre les « sujets » sur lesquels elle se propose d’agir. Elle suppose donc un dosage permanent entre obligation de rappeler les règles et liberté occasionnelle de ne pas les appliquer (à la lettre), entre laisser être et invitation à s’adapter aux consignes, entre conscience de la liberté individuelle et conscience des lois mouvantes qui régissent le groupe, entre égards pour la vitalité naturelle et nécessité d’un ordre policé, entre raison et sentiments, selon les mécanismes utiles au bon fonctionnement du monde comme il va…

Aussi, celui qui veut assumer une place d’autorité devrait-il toujours se demander, quels sont ses droits et ses devoirs. Et les limites … autorisées de son pouvoir ! Sans pour autant dispenser l’autre d’accepter la part de responsabilité qu’exige toute relation (d’autorité).

L’autorité ne conserverait-elle pas alors une dimension « incontestable », essentielle au développement de l’être humain ? Et son évocation, bien que toujours sujette à des remises en doute, ne resterait-elle pas alors associée à certaines valeurs qui ne seraient pas étrangères à celles dont se réclame l’humanisme ?

Virginie Megglé
psychanalyste en région parisienne, Virginie Megglé anime également le site www.psychanalyse-en-mouvement.net/

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