Pourquoi les Pratiques Narratives viennent-elles d’Australie ?

Par Nicolas De Beer

Je suis venu participer à la dernière conférence internationale des Pratiques Narratives à Adélaide en Australie du Sud du 23 au 28 novembre dernier, accompagné de deux coachs - des professionnels de la relation d’aide.
Quoi de différent des congrès habituels de professionnels de la relation d’aide (thérapeutes, coachs, counselors...) ? Les variétés de sujets, les différences, les distinctions (voir plus loin).

On y a parlé des problèmes de violence des hommes envers les femmes, des abus sur les enfants, de la médiation, de la contribution de Gilles Deleuze dans cette approche, des problématiques liées au transgenre, du deuil et du chagrin,de l’utilisation de la musique comme aide, du travail dans les organsations. On y a entendu des témoignages d’aborigènes en rapport au pouvoir dominant blanc, le récit d’une intervention d’un groupe de thérapeutes auprès de personnes ayant survécu au génocide au Rwanda, la confrontation des patients avec une culture différente (des blancs en visite dans Bathurst Island au nord de l’Australie, territoire aborigène où ils ont été confronté à des habitudes de vie quotidienne tellement différentes qu’ils leur a fallu dépasser leur propre culture), et quand l’un de nous pose la question "Mais, et les crocodiles ? S’ils les rencontrent ?" la réponse du thérapeute est brève "Ben, il faut courir vite, vite !".

Nous avons rencontré des praticiens aux compétences exceptionnelles dans ces différents domaines d’intervention. Toutes et tous en posture décentrée et influente. Toutes et tous extrêmement respectueux de l’avis du client, faisant tout le temps appel au savoir du client.

Une philosophie
Cette approche philosophique et engagée politiquement pour la défense des minorités, des pensées minoritaires, est basée entre autres sur la philosophie critique française (Michel Foucault, Gilles Deleuze, Jacques Derrida, Paul Ricoeur, plus le sociologue Pierre Bourdieu), et d’éminentes personnes comme Carl Tomm, Cliford Geertz,... qui évoquent tous la distinction nécessaire, la différence indispensable. Refusant l’universalisme, discours dominant du pouvoir moderne. "Ce qui compte n’est plus le vrai ni le faux, mais le singulier et le régulier, le remarquable et l’ordinaire. C’est la fonction de singularité qui remplace celle d’universalité" (Gilles Deleuze). C’est la distinction plutôt que de l’universalisme - c’est la différence [1] que propose Deleuze ou celle que propose Foucault - ou encore la différance comme le propose Derrida [2].

Et pourquoi ces philosophes n’ont-ils pas émergé dans nos pratiques d’accompagnement en France où ils ont élaboré ces démarches, et sont-ils restés dans le paysage de la pensée et ne sont pas entrés dans le paysage de l’action ?
Ces idées ont pu être appliquées concrètement ailleurs (Usa, Canada, Mexique, Brésil, Norvège, Finlande, Suède, Danemark, Autriche, Angleterre, Irlande, Italie, Pacifique, Australie, Nouvelle Zélande...) mais pas en France.

Reconnaître et accepter les différences
Les Australiens, conscients du génocide perpétré au 19 et 20ème siècles, au point que les aborigènes ne sont plus que 2% de la population, les hante. Ils sont conscients que les cultures sont importantes.
Après avoir passé 3 semaines en Australie du Sud, j’ai pu constater, dans la population des thérapeutes narratifs combien les Aborigènes, Maori, Fidjiens et autres Samoans, tenaient une place importante et étaient honorés. Combien, les blancs trouvaient nécessaire de rendre hommage à ces cultures tellement opprimées. D’ailleurs, tous les thérapeutes néo-zélandais commencaient leur intervention par une salutation en Maori. Les organisateurs mettaient en avant les instituts micronésiens et mélanésiens.

Adosser sa pratique sur la philosophie critique française pour aider les minorités à trouver une place honorable et honorée dans la société dans lesquelles ils vivent était essentiel pour Michael White. Lui et ses collaborateurs ont travaillé avec différentes cultures génocidées" (Aborigènes, Rwandais, Ougandais), opprimées (Palestine), exclues (homosexuels, transgenre).

C’est une façon d’aborder le multiculturel par la reliance entre les cultures plutôt que l’intégration, la richesse des différences plutôt que "l’égalité". Préférons la parité qui reconnait et accepte les différences culturelles à l’égalité qui impose un standard pour tous. Le praticien narratif est un relieur d’événements, d’histoires, un soutien de cultures minorisées.

Michael White nous disait un jour : "Nous Australiens, ne pourrons jamais réparer ce que nous avons commis, mais nous pouvons payer un loyer pour les terres que nous habitons".

Alors, pourquoi ?
Pourquoi cette approche innovante est-elle apparue en Australie ? Parce que certains autraliens ont eu une forte prise de conscience. La conquête des territoires, la colonisation, l’éradication de la culture non-blanche. La croyance terrible que celle-ci est bien meilleure que les autres cultures. Que l’universalisme prime sur l’individuel (l’égalité pour tous), que la démarche scientifique est la seule vraie démarche (on va trouver la vérité), qu’on est fait pour le progrès (tout le monde veut un monde meilleur), le savoir de l’Ouest est supérieur (c’est démontré, le néolobéralisme est le meilleur des modèles). Et la liste n’est pas close.

Pourquoi est-elle apparue en Australie ? Parce que des professionnels de la relation d’aide australiens ont décidé d’écouter les autres cultures sans vouloir les changer, sans se réfugier dans leur savoir.

Il pourrait nous sembler illusoire de ré-importer cette démarche politique en France par exemple, ou les minorités doivent être intégrées, les cultures différentes ne devant pas faire partie du paysage de l’identité (cf. Egalité dans la trilogie). Cela finit par ne plus faire un paysage de l’action, bien souvent désespéré (revendication, contre-production, grève...) Pour faire cette révolution en France, il nous faudrait juste quitter un temps notre savoir, nos référentiels. Ecouter les autres sans vouloir les changer, écouter et respecter leur avis. Nous en sommes capables et ce n’est pas si difficile.

Vous me direz, quel rapport tout ceci a-t-il avec le coaching ? Domination culturelle, préssion normative, éradication des minorités... quoi d’autre ?

Nicolas De Beer
connexions@pratiquesnarratives.com

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[1La différence de Gilles Deleuze : toute identité est fondée sur la différence, pas sur la similitude (comme l’est le diagnostic). Ce qu’il y a en dessous de l’identité, c’est la différence - Michel Foucault disait "Préférez ce qui est positif et multiple, la différence à l’uniforme, le flux aux unités, les agencements mobiles aux systèmes...ce qui est productif n’est pas sédentaire, mais nomade ".

[2La "différance", c’est le fait de différer. La différence en train de s’établir, pas la différence de fait. La différance désigne un processus, ce n’est pas un constat ou quelque chose que l"on puisse cerner.