la civilisation : une maladie curable par l’éducation

Par Karin Reuter et Michel Savage

Lors d´une conférence au congrès "Sciences et Spiritualité - nouvelles perspectives pour l´éducation" à l´Université de Freiburg/Allemagne, en présence de Sa Sainteté le Dalai Lama, en Juillet 2007, Claudio Naranjo a tenu un discours intitulé « la civilisation : une maladie curable par l’éducation » dont voici le résumé.

Nous avons tendance à rechercher les racines de notre situation actuelle – devenue extrêmement critique - à l’époque industrielle. Je pense au contraire que notre problème s’enracine dans des points de vue anciens, d’anciens schémas de pensée et manières d’agir qui se sont développés au cours de notre civilisation. Aujourd’hui, on sait que le patriarcat est la conséquence d’une importante crise survenue dans les communautés agricoles matriarcales vers la fin du néolithique.

L’interprétation sociologique de la civilisation en termes de déséquilibre entre le père, la mère et l’enfant dans la famille et dans la société, et de maintien de la domination masculine au cours de l’histoire, a sa contrepartie psychologique dans le maintien de certaines manières de pensée, de sentir et d’agir. Je le nomme « esprit patriarcal », englobant la domination du principe paternel intrapsychique sur d’autres facettes de la personnalité. Autant les aspects féminins et masculins, la tendresse et l’agression ne font pas partie du monde patriarcal, autant la concurrence est répandue, comparée avec la coopération, et l’exploitation domine la socialisation. Sur le plan social, le père exerce une domination sur la femme et l’enfant, et sur le plan intrapsychique, le père intérieur domine le principe soignant propre à la mère intérieure et la sagesse organismique propre à l’enfant intérieur.

Le noyau de nos problèmes réside dans le manque de conscience. Les religions et les thérapies peuvent sauver seulement des minorités ; seules la formation et l’éducation peuvent y remédier. Il nous faut une éducation visant l’évolution de l’être global, non seulement le mental, ayant également pour but de révéler notre capacité d’aimer et la volonté d’être nous-mêmes ; une éducation dont le but est non seulement l’obéissance et l’intelligence, mais le bonheur de notre enfant intérieur et son désir d’être heureux, ainsi que le bonheur de notre mère intérieure avec son potentiel humain.

Si nous voulons que l’éducation fonde notre croissance personnelle, elle doit alors nous mener vers la connaissance de notre monde intérieur : il s’agit d’une éducation du cœur. A la connaissance du monde extérieur doit s’ajouter la connaissance de nous-mêmes et du monde intérieur. Notre système éducatif doit changer. Les professeurs devraient être capables de transmettre la capacité de se guérir et de créer des liens donnant un sens à la vie. Ces deux aspects sont aujourd’hui tabous dans l’éducation.

Nous avons besoin d’une sorte de transfert de technologies du domaine thérapeutique et spirituel vers le monde de l’éducation pour remplacer le système éducatif patriarcal par une éducation qui envisage l´être humain comme une unité globale. L’UNESCO a déjà tenté des efforts qui se sont révélés inefficaces. Un tel concept suppose que l’Education Nationale soit prête à délaisser ses tabous à l’encontre des dimensions thérapeutiques et spirituelles de l’éducation. Il serait extrêmement important de montrer aux professeurs les méthodes efficaces pour une éducation basée sur l’expérience qui comprenne la connaissance de soi-même, l’amélioration des relations et l’initiation à une culture spirituelle. Je prétends avoir développé une méthode qui atteint ces buts en peu de temps. Le travail que j’effectue porte le nom de "programme SAT pour le développement personnel et professionnel“ et est connu dans de nombreux pays. Il propose une synthèse de ce que j’ai appris d’Ichazo et de Gurdjeff avec le bouddhisme et la psychothérapie. J’ai fondé un institut non lucratif que j’ai baptisé « SAT », c’est-à-dire « Seekers After Truth » (chercheurs de vérité) pour former des gens. En sanskrit, « SAT » signifie « être » et « vérité ». Ce programme offre un concept global incluant le corps, l’émotion, le mental et la dimension spirituelle. C’est une école où l’on apprend l’amour et la reconnaissance de soi-même.
On peut différencier les niveaux - penser, sentir, agir - père, mère, enfant - l’amour qui respecte et apprécie, l’amour compatissant et l’amour instinctif. Mais ce qui compte, c’est le degré d’harmonie entre les trois formes d’amour. Gurdjeff parle de « l’éducation des êtres aux trois aspects » Le facteur harmonisant entre ces trois formes d’amour, entre ces trois cerveaux et la triade intérieure des parties de personnalité est la conscience. J’ai créé l’expression « l’éducation des 3 foyers » par opposition à l’éducation patriarcale. Au centre se trouve non seulement le père intérieur, mais aussi la mère intérieure et l’enfant intérieur. Pour guérir notre famille intérieure dysfonctionnelle, un quatrième facteur est nécessaire jouant quelque peu un rôle de pure neutralité et de conscience autonome éclairant notre inconscient. Cet aspect nous mène vers le nettoyage, la guérison et finalement la sagesse. Il est décrit comme l’esprit ou la conscience véritable, le vrai Moi, l’Etre ou la base de l’Etre. Il est l’essence même de la méditation, la réponse à la question métaphysique fondamentale « Qui suis-je » ? ou « Que suis-je, finalement » ?

Parallèlement au plan psycho-spirituel, mon travail se fonde sur 13 pierres comme la méditation bouddhiste, la psychologie de l’Ennéagramme, la Gestalt-thérapie, la guérison de la famille intérieure par le Processus Hoffman que j’ai créé avec Bob Hoffman il y a 40 ans, le mouvement authentique de thérapie par la danse, le travail thérapeutique par le théâtre, le drame et plusieurs autres. Le tout forme une mosaïque multidimensionnelle et un programme d’études intégré dans lequel les différentes parties interagissent les unes avec les autres pour que l’effet du tout soit plus grand que celui des parties.

Que peut-on faire pour accorder une chance à un tel programme ? Il semble que l´éducation devienne de plus en plus un commerce au service de l’économie. Des valeurs disparaissent comme le fait que l’argent devienne plus précieux que toute autre chose. Je mets un certain espoir dans les opinions critiques envers la société. Peut-être connaissez-vous le phénomène du centième singe ? Sur une île, plusieurs singes avaient appris à laver leurs pommes de terre dans l’eau. Les autres singes les imitèrent jusqu’à ce que finalement tous les singes de l’île aient appris à le faire. Une fois le phénomène répandu dans leur culture, les singes d’autres îles commencèrent à faire de même. C´est un fait mystérieux et j’ai bon espoir que si nous atteignons assez de cohérence à la base, les gens au pouvoir soient aussi touchés et apprécient cette nouvelle compréhension.

QUI EST LE DR CLAUDIO NARANJO ?

Claudio Naranjo, né d’une famille juive au Chili en novembre 1932, est bien connu dans le courant transpersonnel et le monde de l’Ennéagramme. Le parcours de cet homme et sa production littéraire sont aussi foisonnantes que sa longue barbe grise. Mais ce qui en fait le fil conducteur, c’est sa passion à faire le lien entre la thérapie, le travail spirituel et la guérison sociale de la civilisation patriarcale dans laquelle nous vivons. Alors qu’il est encore tout jeune, il se lie d’amitié avec le poète sculpteur Albert Totila, qui lui inspire sa vision prophétique d’une société tri-unitaire.

Le jeune Claudio grandit dans un univers artistique et tâte même de la composition musicale, mais son destin le mènera vers les études de médecine.
Une fois son diplôme de médecin en poche, le Dr Naranjo devient un des pionniers de la contreculture incarnée dans les années soixante par le mouvement du potentiel humain à Esalen, sur la côte californienne. C’est là qu’il fait la rencontre du père de la Gestalt thérapie, Fritz Perls, qui verra en lui un de ces successeurs les plus doués. Mais Naranjo ne se contente pas de mettre ses pas dans les siens. Plus tard, il se démarquera de l’école américaine en associant la méditation au travail de Gestalt. Il se lie également d’une amitié très étroite avec Carlos Castaneda.

C’est l’époque des recherches psychédéliques et Naranjo n’est pas en reste. Il exploite ses compétences de psychiatre pour étudier l’effet des drogues hallucinogènes utilisées chez les Indiens Jivaros d’Amazonie. Il isole un composant amplificateur du ressenti. D’aucuns voient en lui un chamane, d’autres un adepte du Tantra car notre homme est capable d’induire des changements d’énergie puissants auprès de ses élèves. A l’époque déjà, Naranjo enseigne les religions comparées intervient aussi comme consultant pour le Centre de Recherche sur les Politiques de l’Education. Son rapport deviendra son premier livre « La quête de l’Un. »
Sa vie connaît un tournant décisif à la mort de son fils unique en 1970. C’est à la suite de cette perte qu’il rencontre Oscar Ichazo. Ichazo l’invite avec une cinquantaine de chercheurs à suivre son enseignement près de la ville d’Arica au Chili. Ichazo a été initié à l’Ennéagramme, entre autres, par la confrérie soufie de Sarmoun, celle-là même dont témoigne Gurdjeff dans « Rencontres avec des hommes remarquables ». Naranjo terminera cette expérience par une retraite solitaire de 40 jours dans le désert.

C’est à la suite de cela qu’il va mettre au point un processus de guérison des liens familiaux avec Bob Hoffman ainsi que son programme SAT intégrant la méditation à différentes approches thérapeutiques. Ce programme met l’accent sur l’expérience personnelle plutôt que sur le contenu théorique, sur la transformation plutôt que sur l’entraînement. On y trouve notamment une approche unique de méditation interpersonnelle.

Dès lors, il ne cessera d’affiner ce travail et de l’étendre aux enseignants dans différents pays ; d’abord au Chili, au Brésil, en Argentine et au Mexique, ensuite à partir de 1976 en Italie et en Espagne. Naranjo se rend bien compte que l’enseignement est le point de départ d’une culture, et qu’il ne peut compter sur les parents et les médias, asservis à l’économie dominante. Il fonde ses espoirs sur la formation des enseignants pour guérir la civilisation et venir à bout des déséquilibres induits par le patriarcat.

- Karin Reuter est Psychologue, Directrice de l’Institut Hoffman France
- Michel Savage est Philosophe et Sociologue

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