Soigner avec des contes…

Solange Langenfeld Serranelli

Les contes et métaphores thérapeutiques ont cette incroyable capacité d’aider les personnes à entrer en contact avec leur potentiel de guérison, les amenant à résoudre de grands conflits intérieurs avec une grande douceur, tout en respectant leur rythme propre. Solange Langenfeld Serranelli l’a bien compris : dans le cadre de sa profession d’infirmière en psychiatrie, elle écrit des contes afin d’aider les personnes qu’elle accompagne. Elle vient de publier un livre sur sa pratique thérapeutique, intitulé : « Les contes au cœur de la thérapie infirmière ». Un ouvrage truffé de contes réutilisables.
Témoignage :

Le conte aide à trouver des solutions dans son inconscient…
Voilà plus de dix ans que j’ai découvert la puissance thérapeutique du conte métaphorique. Sa force réside dans le fait qu’il cible le problème particulier d’une personne : l’histoire qu’il développe décrit la difficulté dans laquelle elle se débat et lui apporte des possibilités de solutions sous une forme symbolique. L’intérêt du conte est qu’il capte l’imaginaire, entraînant l’auditeur au cœur de son conflit inconscient, et lui ouvrant la perspective d’une issue. Par son intermédiaire, la personne fait un retour dans son passé et contacte ses émotions douloureuses refoulées. Passant la barrière de la pensée rationnelle avec tous ses systèmes de défense, le conte va entrer en contact avec son inconscient, le lieu où peuvent être contactées les ressources. Ces dernières vont alors pouvoir accéder au conscient.

Un exemple : un conte pour aider à faire un deuil difficile.
Pour illustrer ceci, prenons l’exemple d’une jeune femme que j’ai accompagnée dans son processus de deuil et pour qui j’ai écrit un conte thérapeutique. Elle venait de subir un avortement dans un contexte particulièrement dramatique, et avait dû se faire hospitaliser, en proie à une dépression importante. Elle avait été la maîtresse d’un homme marié au comportement particulièrement pervers et manipulateur qui opéré sur elle un lent travail de sape, l’amenant à se couper de ses amis, ainsi que de sa famille. Avant de le rencontrer, la jeune fille était très créative et faisait de la peinture. Mais, dés le début de leur liaison, devant ses moqueries, elle abandonna toute velléité de création artistique. Quand elle se retrouva enceinte, elle espéra que son amant clarifie enfin la situation. Mais quand celui-ci apprit la nouvelle, il lui ordonna d’avorter et pour obtenir sa capitulation, il lui fit pendant des jours et des jours cet odieux chantage : « qu’elle avorte, sinon il se chargerait bien de faire savoir à son enfant qu’il n’était qu’un bâtard, et il saurait le détruire à petit feu. »
Devant cette pression morale d’une violence extrême, désemparée et isolée de tout soutien possible, la jeune fille finit par céder à la pression et se fit avorter. Toutefois, l’épreuve vécue lui ouvrit les yeux. Prenant la mesure de l’étendue de la cruauté de son amant, elle trouva la force de le quitter. Celui ci essaya de reprendre contact avec elle, mais elle ne répondit pas à ses appels. Elle resta enfermée chez elle et s’enfonça peu à peu dans un état de dépression profonde.

A l’issue d’un entretien durant lequel elle pleura longuement tout en me racontant son histoire, je proposai à la jeune fille d’écrire pour elle un conte dont l’objectif serait de l’aider à faire le deuil de son enfant. J’étais très touchée par sa douleur. Il s’agissait là d’une douloureuse histoire d’amour impossible…impossible à vivre entre cet homme incapable d’amour et une jeune fille sans amour pour elle même…impossible à exprimer pour une mère égarée envers son enfant non advenu…

Voici le conte écrit pour cette jeune fille :
Gaïa, la petite Libellule qui s’ignorait elle-même

Il était une fois une petite libellule qui s’appelait Gaïa. Elle était d’une jolie couleur bleue et ses ailes étaient magnifiquement irisées. Elle vivait au bord d’un étang
Gaïa avait un don particulier : elle faisait partie de cette catégorie de libellules que l’on appelle « les peintres du ciel ». Elle savait danser dans la lumière du soleil, faisant naître à travers le prisme de ses ailes, tel un peintre de lumière, de merveilleux arcs-en-ciel chatoyants. C’était comme une danse du don d’amour…Elle savait faire naître une grande joie dans le cœur de ceux qui la regardaient.
Le problème de Gaïa était qu’elle ignorait qu’elle avait ce don. Peut-être avait-on oublié de le lui dire ?....Et si d’aventure quelqu’un lui faisait un compliment sur ce qu’elle faisait, Gaïa avait beaucoup de mal à croire qu’il s’adressait à elle. Peut-être, dans son existence de libellule, n’avait-elle pas souvent reçu de compliments ?
Gaïa portait dans son cœur une grande soif de partage d’amour. Elle rêvait de rencontrer un jour un garçon libellule avec lequel elle vivrait une grande histoire d’amour et de paix. Elle y aspirait profondément. Pourtant, au fond d’elle-même, elle doutait que cela puisse un jour lui arriver. Qui donc pourrait l’aimer elle qui était si imparfaite ?

Aussi qu’elle ne fut pas sa stupéfaction quand, un jour, un garçon libellule s’intéressa à elle. Il s’appelait Gao. C’était une grande libellule grise. Toute à sa joie d’être remarquée, Gaïa ne se méfia pas une seconde de lui. Et pourtant, elle aurait dû…
Gao faisait partie de ces libellules qui, pour vivre, ont besoin de se délecter des larmes de souffrance d’autrui. Il ne cherchait à établir avec les autres qu’une relation de domination et lorsqu’il rencontrait l’amour, il essayait de le détruire car, pensait-il, l’amour rend faible…
En aucun cas il n’aurait pu voler dans les airs et effectuer une danse d’un don d’amour, car il en était incapable. Ses ailes, qu’il tenait toujours repliées pour les dissimuler, étaient ridiculement petites, comme atrophiées. Alors pour attirer les autres libellules vers lui, il était passé maître dans l’art de chanter, et sa voix, lorsqu’il la dirigeait vers l’une d’entre elles, était comme un long chant hypnotique et trompeur.
Gao fit croire à Gaïa que son chant était un chant d’amour dirigé vers elle, mais en fait, ce n’était qu’une litanie d’asservissement. Les sons qu’il émettait vers Gaïa étaient comme de longs fils d’araignée invisibles qui l’engluaient peu à peu, sans qu’elle puisse s’en rende compte. Ce chant laissait entendre que le cœur de Gao était plein d’amour pour elle, alors qu’en réalité il n’était qu’une coque vide incapable d’aimer. Peu à peu se développa une étrange relation entre Gao et Gaïa. Gao apprit à Gaïa à se méfier de ses idées, de ses sentiments, de ses intuitions. Il lui expliqua qu’elles étaient fausses, que lui savait ce qui était bon pour elle. Et la petite Gaïa, qui avait déjà si peu de confiance en elle, ne douta pas un seul instant qu’il n’ait raison. Gao se moqua de ses danses dans la lumière du soleil, alors Gaïa se sentit honteuse et resta désormais sur le sol. Gao se moqua de ses ailes déployées, alors Gaïa les replia dans son dos pour les cacher
Le temps passa…Gaïa se rendait bien compte que sa relation avec Gao la faisait souffrir. Son cœur était plein d’attente d’un partage d’amour qui ne venait jamais. Parfois, elle était tentée de partir, mais aussitôt Gao émettait un nouveau chant de faux amour et Gaïa se retrouvait plus engluée que jamais. A force de ramper aux côtés de Gao, Gaïa devint peu à peu grise de poussière et elle perdit ses couleurs. La souffrance était son lot quotidien, mais elle espérait toujours qu’un jour, Gao l’aimerait, quand elle aurait corrigé toutes ses imperfections…Ah ! Comme il était puissant le chant de Gao ! Il faussait toutes les perceptions de Gaïa, s’infiltrant dans son besoin d’amour si fort, et s’appuyant sur son manque de confiance en elle. Cela dura longtemps….

Un jour cependant, il se passa quelque chose qui remplit le cœur de Gaïa de bonheur et de crainte à la fois : de son union avec Gao fut conçu un œuf minuscule, fragile, promesse d’un enfant libellule merveilleux. Le cœur de Gaïa fut immédiatement rempli pour lui d’un amour immense, et, pleine d’espoir elle annonça la nouvelle à Gao. Et là ce fut terrible, vraiment terrible. Car immédiatement Gao sembla ressentir pour cet être en devenir une haine intense, comme s’il représentait pour lui un grand danger. Il émit alors un chant d’une grande puissance vers Gaïa. Un chant qui disant qu’il ne voulait pas de cet enfant libellule et qu’elle devait s’en débarrasser. Et il jeta sur l’enfant en devenir une Malédiction de Souffrance Eternelle et s’en alla, laissant Gaïa désespérée et seule…Elle était atterrée. Elle ressentit une grande culpabilité envers son enfant œuf de lui avoir choisi un tel père et n’eut plus qu’une seule idée : le sauver de la Malédiction jetée sur lui alors qu’il n’était même pas encore éclos… Elle choisit alors de faire quelque chose de terrible, un acte inconcevable pour une libellule bleue capable du don d’amour : elle décida de faire détruire l’œuf…
Pour elle, cet acte de destruction était un acte désespéré d’amour protecteur. Elle ne voulait pas que son enfant vive la vie de souffrance qui lui avait été promise…Dans une solitude affreuse, elle appela les crapauds nettoyeurs. Ceux ci, la regardant de leur œil froid, détruisirent l’œuf et l’emportèrent. Alors Gaïa qui dès sa conception avait ressenti un amour immense pour cet œuf, sentit son cœur se briser.
Elle pleura des larmes de douleur qui s’écrasèrent sur le sol, devant elle, et peu à peu formèrent une petite flaque à ses pieds. Se penchant vers cette eau, Gaïa vit son reflet. Elle vit pour la première fois combien elle était devenue grise et sale, combien ses ailes semblaient atrophiées, et surtout elle vit les liens tissés par Gao qui, tels des fils d’araignée, l’engluaient.
Il se passa alors quelque chose de magique : son reflet se mit à lui parler :
« Gaïa, ce que tu vois là n’est pas ton vrai reflet.
Regarde toi telle que tu es vraiment ! »

Et dans la petite flaque de larmes, l’image de la libellule grise qui se traînait par terre s’effaça et fit place à l’être véritable de Gaïa : une merveilleuse petite libellule bleue aux ailes resplendissantes qui dansait dans le soleil la danse du don d’amour…La voix du reflet résonna alors doucement dans sa tête :
« Voilà celle que tu es, Gaïa, reconnais-toi et ne l’oublie plus jamais.
Vis désormais dans le respect de celle que tu es vraiment. »

Gaïa se regarda longuement, puis elle se lava dans la petite flaque, se débarrassant de la poussière grise qui la recouvrait. Ensuite, elle redéploya ses ailes irisées, les fit battre doucement, et la brise qu’elles soulevèrent assécha la petite flaque de larmes. De ces larmes là, Gao ne pourrait pas se repaître. Gaïa décida alors que plus jamais cela n’arriverait. Puis elle pris une pierre coupante et d’un coup sec trancha les fils gluants qui la reliaient à Gao.
Aussitôt, elle ressentit un grand manque douloureux, comme si elle s’amputait d’une partie d’elle même. Elle avait vécu avec ces liens depuis si longtemps…Mais en accomplissant cet acte, elle savait qu’elle se sauvait elle même…
A la rupture des fils, Gao fut là, aussitôt. Il essaya de lancer de nouveaux liens vers Gaïa avec son chant trompeur. Mais elle n’y prêta plus attention, car dans son oreille résonnait désormais une autre voix venue du plus profond d’elle-même :
« Vis désormais dans le respect
de celle que tu es vraiment. »
…L’histoire de Gaïa n’est pas terminée. Son éclosion à elle-même est une longue métamorphose qui se poursuit encore aujourd’hui. Et chaque jour qui passe la rapproche davantage de celle qu’elle est vraiment.
Dans son cœur, il y a, à jamais, une place particulière et pleine d’un amour incommensurable, pour ce premier œuf, qui, dans l’épreuve vécue, lui permit de naître à elle même…
…Si un jour, vous vous promenez près d’un étang, et que vous voyez danser une libellule bleue dans le soleil, vous saurez sans hésiter reconnaître Gaïa à la joie que sa danse d’amour fera naître dans votre cœur…

Une lettre en témoignage.
Après sa sortie, la jeune fille m’a envoyé cette lettre qui représente un témoignage très concret de l’effet de ce conte :

« Chère Madame,
Je vous écris ces quelques mots pour vous donner de mes nouvelles. Ce conte que vous avez écrit pour moi m’a beaucoup aidée. Ma vie n’était qu’un cauchemar noir, rempli de sentiments de culpabilité et de désespoir, et soudain j’ai vu ma propre histoire avec un autre sens. Elle devenait belle, pleine de couleurs et d’amour. Et j’ai réalisé qu’elle était vraie. Ce conte a été comme une main douce qui est venue toucher la douleur de mon cœur et lui a permis de sortir. J’ai beaucoup pleuré, mais c’était des larmes de délivrance, comme des larmes de réconciliation avec moi-même. Aujourd’hui je vais bien dans ma nouvelle vie. J’ai rencontré quelqu’un, un garçon de mon âge très gentil qui me respecte et qui m’aime. J’ai droit à une nouvelle chance. Merci encore. Je n’oublierai jamais.
A.
PS : je me suis remise à la peinture… »

Le témoignage de la jeune femme sur l’action thérapeutique du conte est très intéressant : sa lettre exprime combien le conte lui a permis de se réconcilier avec elle même et d’intégrer l’épreuve vécue dans son histoire de vie. Elle met en évidence de façon forte combien un conte peut favoriser l’expression d’émotions difficiles, avec beaucoup de douceur, en parfaite autonomie.

- Solange Langenfeld Serranelli est infirmière en psychiatrie depuis plus de 20 ans. Formée à diverses techniques relationnelles, elle exerce une activité de thérapeute au sein d’un hôpital psychiatrique. Egalement formatrice en relation d’aide auprès d’infirmiers et d’étudiants en soins infirmiers, elle vient de publier son premier livre « Les contes au cœur de la thérapie infirmière » aux éditions Masson.

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