Amour, haine, une relation passionnelle

Par Virginie Megglé


Si amour vient sans détour du latin amare sur lequel se sont greffés ami, amitié, amical, aménité et amant (ancien participe présent du verbe aimer), haine a une origine germanique, « hassen », dont on retrouve la trace dans son équivalent anglais « hate »… La simplicité apparemment sans mystère de l’étymologie de ces deux concepts témoigne-telle de leur inhérente complexité ?

La relation maternelle, en ce qu’elle a charnel et par là d’érotisant, préside aux configurations amoureuses ultérieures et leur confère sa tonalité. Mais qu’un seul terme existe pour dépeindre aussi bien l’attraction sexuelle entre un homme et une femme que l’attachement sensé être chaste entre parent et enfant, frère et sœur, ami et ami… ne va pas sans brouiller les pistes. Comme par ailleurs, là où le grec possédait deux termes Éros et Agapé pour distinguer l’amour possessif de l’amour divin, le latin ne nous en a légué qu’un seul, il est difficile de ne pas se perdre parmi ses nuances. On peut cependant convenir que l’amour est un mouvement d’attraction qui tend à réunir, tandis que la haine tendrait à diviser. Rarement pur, souvent teinté de cette passion dévastatrice qui le dénature, l’amour est parfois mis à mal. On l’aime mieux quand il lui résiste que lorsqu’il lui cède, c’est pourtant peut être cette mise à l’épreuve qui le renforce et le confirme.

Ressource compensatoire comblant la faille que creuse l’absence d’un être cher, la haine procurerait à certains solitaires une jouissance comparable à celle qu’ils ne savent tirer de l’amour et dont les bénéfices, plus intellectuels que charnels, plus cérébraux qu’émotionnels, fantasmatiques que réels, ne seraient jamais satisfaisants.

Perte, fusion, peur panique, rancœur, quelque en soit la cause apparente, on haïrait ce qui signifierait notre mort.

Sensation de désaveu, de dépit ou de trahison, jalousie ravageuse, discrimination, impression d’étouffer ou de soudaine mise en danger, volonté meurtrière, soif de vengeance… nombreuses sont les pulsions destructrices qui incitent à la haine . Un voleur s’incruste dans l’intimité de votre appartement, un inconnu s’en prend à votre enfant… L’amour sera-t-il assez fort pour atténuer la blessure ? Couvant parfois à l’insu de celui qu’elle habite, qu’elle s’exprime de façon impulsive ou donne lieu à des actes mûris, la haine, comme pour intensifier sa malignité dépasse le plus souvent ses causes : c’est ce qui lui confère un caractère énigmatique. Mouvement violent, désordonné ou révélateur de désordre, qui prend racine dans une souffrance intime, elle s’impose en réponse à des menaces de mort, réelles ou fantasmées, entraînant celui qui l’éprouve, à contre courant de la promesse de vie.

Ne pas aimer n’est pas haïr : la haine n’est pas le contraire de l’amour, mais quand elle s’amorce, entre en jeu, se déclare à cœur ouvert ou agit en sourdine, entre deux personnes unies par un lien amoureux, elle transforme ce lien en son contraire, c’est-à-dire en inimitié. Traversant les générations, elle est tenace. Quand on lui offre de la résistance, elle insiste pour s’exprimer. Plus son objet est enfoui, mieux elle enfle, croît, infiltre, tendant à se révéler avec ruse ou violence comme pour ne pas se faire oublier. Impliquant une hostilité passagère ou définitive, à l’instant où elle s’exprime, l’amour, n’a plus de place et c’est de préférence au nom de ce dernier qu’elle l’efface…. Il doit être motivé pour ne pas sombrer… Elle l’appelle, elle le chasse. J’aime, je hais…le désespoir pointe, c’est l’asphyxie, on se sent partagé, torturé de ne savoir aimer qui on aime… Comment ne pas « se haïr soi m’aime », comment « ne m’aime pas se vautrer dans la haine » ?

« Va je ne te hais point », telles sont d’abord les paroles d’une femme, Chimène, à son amoureux, Rodrigue. Paroles d’une femme aimante, d’une femme confiante, d’une femme tranquille, d’une femme qui dans les premières années de sa vie a sans doute été « bien aimée ». Paroles rassurantes pour affronter l’extérieur, telles sont aussi celles que souhaiterait entendre l’enfant qui a été grondé. Ou l’adolescent, lorsque sa volonté de s’éloigner aura provoqué un orage. Heureux témoignage d’amour que ces paroles de réconfort, quand les siennes, un instant plus tôt auront laissé transparaître, à travers rage, colère et autres manifestations agressives, un sentiment de détestation, face au dépit (amoureux) parental. Ce sont encore celles que nous aimerions tous entendre chaque fois qu’un besoin ou un désir d’ouverture sur l’extérieur provoque éclats ou tiraillements. Clefs pour la liberté, elles nous confirmeraient dans nos racines en autorisant la séparation sans porter atteinte à l’amour.

Pour être de la haine, les mouvements agressifs d’hostilité ont besoin d’avoir été mûris.

Père mère sœur frère oncle cousin voisin étranger …. Qu’elles soient présentes ou absentes, réelles ou symboliques, l’enfant se construit à travers ces figures, nourrissant à leur égard amour ou haine selon ce qu’il en reçoit et selon que ce qu’il en perçoit correspond à ses espérances ou les contrarie. La douleur est un mode de défense chez celui qui se sent blessé. Si à son expression s’associe souvent celle de la haine, porter atteinte à un point sensible n’est pas toujours un acte volontaire. Lorsque celui qui occasionne une blessure, qu’elle soit physique ou morale, n’a d’autre raison que de blesser pour blesser, on peut à juste titre dénoncer une hostilité de sa part. Mais la haine à l’état pur désarme et interroge sur ses limites celui qu’elle touche sans qu’il l’ait sciemment provoquée, et meurtrit qui n’avait pas l’intention de blesser.

Écho probable d’un authentique désespoir, la haine n’en est pas moins un appel à la limite.

C’est lorsque la frustration lui donne conscience de sa dépendance et de son impuissance que le nourrisson devenu agressif éclate de… rage ? de colère ? de fureur ? de désespoir ? Est-ce pour autant de la haine ? Expressions de cette agressivité primitive, jalousie, envie, désir de posséder, résulteraient de la nécessité de la contrôler. Un enfant au comportement violent qui cogne hurle et chaparde sera peut-être un enfant dans l’incompréhension qui appelle au secours, désespéré par son impuissance à vivre sans souffrir. Mais l’enfant qui met au point - car il se sent lésé ou menacé dans ses privilèges - une stratégie pour détruire l’objet de son dépit, pourra lui être soupçonné de haine. Et si après avoir chipé l’argent du goûter du frère, piétiné le dessin de la petite sœur, détruit le portable du père… il ne se heurte pas à la loi, il partira probablement diriger son ressentiment contre la société.

Si l’amour est reconnaissance de l’autre, c’est parce que l’on aime que l’on ne comble pas tout à fait.

C’est parce que je t’aime et que je tiens à toi (en vie) que j’agis de façon telle que tu crois que je ne t’aime pas… pourrait-on lire sous certaines désapprobations hostiles. Que l’on soit mère fille maîtresse ou amante, père fils amoureux ou amant, adulte ou enfant, parfois l’amour nous abandonne pour laisser place à un sentiment… peu aimable qui allume un foyer de douleur et attise la peur. Un ami vous trahit et la rancune s’installe. Un enfant malade ? Un accident ? À qui la faute… Quand il s’agit de trouver un responsable, la haine a vite fait d’entrer en jeu avec sa dose d’irrationnel. La peur est un des sentiments qui y président le plus souvent. Peur de ne parvenir à être efficace, juste, bon… peur de ne pas réussir, peur d’être mis en danger,d’être dévoilé… Peur pour une (belle) mère que son fils lui échappe, peur … Peur pour une mère de ne savoir marquer les limites à son enfant dont l’appétit de vivre se traduit par un besoin d’indépendance qui soudain la dépasse : tout emplie d’amour possessif pour « son tout petit », happée par l’angoisse de ne savoir faire valoir son autorité, et perdant son sang froid, c’est avec agressivité qu’elle le laisse transparaître ou le dissimule. L’enfant, ni tout à fait maître ni tout à fait conscient de sa force, vivra la réaction maternelle comme du désamour ou un refus de le voir grandir. Un élan de haine en sera la réplique. Passagère, tel un langage parallèle qui traduit métamorphose et perturbations corollaires, cette « haine » est nécessaire pour marquer la distance. Et, paradoxe de l’enfance, signifier son incompréhension dans l’espoir d’être compris !!! Afin que l’esprit ne s’aiguise à cette passion qui l’altère, un mot, un geste de sympathie, dans l’après-coup, s’ils ne sont pas dictés par la culpabilité, inviteront à sortir de la haine en désamorçant le cercle vicieux des offenses et des représailles, une fois l’agitation retombée.

La haine est un rappel d’une blessure narcissique initiale.

Souffre douleur ou complice, un enfant élevé dans la haine sera probablement un parent maladroit, inquiet quant à ce qu’il transmet à ses enfants. Une fille négligée, non appréciée pour les qualités inhérentes à son sexe. Un fils idolâtré qui fait figure de référence. Et la sœur devenue mère éprouvera des difficultés à aimer le fils dont la vision lui rappellera le traitement discriminatoire dont elle fût l’objet. Envie, rivalité, identification admirative, la gamme des sentiments fraternels varie entre haine et amour selon les âges, l’ordre d’arrivée, les humeurs, les époques, les enjeux. Quand l’un est attiré vers l’autre, celui-ci le rejette. À chacun sa part de déconvenue et l’expression de sa jalousie. Différente de l’un à l’autre, si elle n’est ni avouée, ni mise en mots, ni relativisée, grâce au soutien d’adultes aimants et responsables, la jalousie s’exacerbera sous l’effet des rivalités qui pour être naturelles n’en sont pas moins menaçantes. Et l’amour entre frère et sœur risque de n’être plus qu’un terme vidé de son essence sous le linceul duquel se cache la haine et le reflet de toutes les guerres. Guerre des peuples, guerres des civilisations, guerres des religions, guerre des sexes. Quand il s’agit de la volonté de prédominance de l’un sur l’autre, ou du refus du différent qui figure l’étranger menaçant, l’amour n’a pas de place. Ni les notions de partage, de rapprochement, de complémentarité, de répartition équitable, de réciprocité, ou d’aimable respect… Au culte du garçon correspondra la haine de la fille, et l’idolâtrie de cette dernière pour le premier en signera le mépris. Quand un sexe est magnifié, l’autre se vit sous estimé, et le ressentiment qu’il en conçoit se travestit en fascination aveugle faute d’avoir le droit d’être formulé. Guère plus salutaire qu’une inimité déclarée, l’adoration est plus le double de la détestation que la proche parente de l’amour.

Par peur de troubler l’amour, la difficulté à le voir se transformer et l’angoisse de le perdre risquent de l’interdire dans sa nouvelle économie.

À l’adolescence, avec l’éveil de nouveaux émois amoureux, les relations (infantiles) sont remises en jeu. L’attrait de l’aventure rend l’enfant impulsif, tandis qu’une appréhension de l’avenir le fragilise. Sa conscience s’aiguise, mais il n’a pas encore les ressources nécessaires pour assumer cette conscience. Amertume, dépit, confrontation, il ne faut pas céder à la peur de déplaire. Épisodique, non pathologique, la « haine » occasionnée dans ce cadre marque la nécessité d’une juste distance. Constitutive de la formation du sujet, en ce qu’elle a de séparant et donc de structurant, elle l’autorise à aimer. Ailleurs. Autrement. Induite par un instinct de défense plus que par des pulsions meurtrières, une fois la séparation opérée, elle se dissipe. N’a plus de raison d’être : sa fonction alors est avant tout symbolique.

La haine à défaut de mieux est partie intégrante de l’amour quand elle autorise la séparation et la reconnaissance de l’autre en tant que tel.

La dépendance, passée un certain âge est effrayante, et dès que la conscience de son emprise se fait ressentir, elle encourage l’être qui en souffre à des sentiments d’hostilité envers celui ou celle qui la lui fait subir. La violence verbale ou physique en est une des manifestations. L’automutilation une autre. « Je m’enlaidis pour te forcer à te détacher de moi, tant pis si tu me détestes, mais ne m’aime plus comme tu m’aimes si c’est aimer que d’emprisonner ». Certains comportements adolescents suggèrent de façon maladroite au parent de lâcher prise… Le « ne t’inquiète pas maternel », inquiète le jeune adolescent, qui doit affronter l’extérieur, plus qu’il ne le rassure dans la mesure où il intervient dans un domaine où seule la capacité à exercer sa séduction pourra le rassurer. Un excès d’attentions l’amène à souffrir. C’est moins la mère qui est en cause que la sensation d’enfermement provoquée par une relation devenue inadaptée et à laquelle il voudrait se soustraire, sans blesser ni se blesser, sans perdre son amour ni le désavouer, sans engendrer de plaintes (maternelles) ni subir de griefs… L’entrée dans l’adolescence suppose un réajustement des valeurs qui président à l’économie affective et familiale, et les parents doivent apprendre eux aussi de nouvelles façons d’être.

En tant que parent, aider notre enfant à nous quitter… En tant qu’enfant aider nos parents à nous laisser partir.

Si la culpabilité d’en aimer un autre (que père ou mère) peut inciter à la haine, c’est surtout quand la séparation s’opère mal, qu’elle pointe. On ne peut gagner sans perdre, exister à l’extérieur signifie être moins aimé à l’intérieur et renoncer à l’idéal symbiotique avec sa mère, avec l’univers. Menaçant autant qu’attirant, le « dehors » met en porte-à-faux avec soi-même puisqu’il pousse à se détourner de qui on aime. Le propre de l’enfant tout au long de sa croissance étant de devenir autre, ses besoins s’écartent de ceux de ses parents au fur et à mesure qu’il grandit. Accepter qu’il soit un être toujours en devenir, donc toujours un peu étranger… ne signifie pas céder à ses exigences, mais les entendre et lui faire entendre qu’elles ont été entendues. C’est à travers l’attitude parentale - et le reflet de soi que l’enfant en conçoit - que la haine se justifie ou s’estompe. De la réponse en retour à ses (im)pulsions agressives, unique façon pour lui de marquer sa différence dépendra son aptitude à aimer.

En contre partie, la (prise de) liberté n’allant pas sans (prise de) responsabilité, l’adolescent doit apprendre de son côté à donner autant qu’à recevoir. Assumer ses actes. Assurer le fondement de ses choix. S’ouvrir au dialogue. C’est une des particularités de l’amour que de nous forcer à grandir avec lui … La haine qui lie à l’autre dans un rapport de force est le corollaire bien négatif d’un amour enfantin dont on ne parvient à faire le deuil. Alors même qu’on se réclame adulte à corps et à cris, ces cris prouvent le contraire de ce que l’on voudrait imposer par la force. Plus que de l’autre, la volonté dépend de notre aptitude à la traduire et à l’inscrire dans et pour le social. Parent ou enfant, même en matière d’amour, il s’agit de substituer au principe de plaisir celui (pas si déplaisant…) de réalité, en renonçant à son « moi-total » et à l’autre comme « source obligée de plaisir » . Là où l’amour est invoqué pour justifier des conduites de dépendance se cache souvent un sentiment mortifère. Douceurs, câlins ne sont pas, comme trop de fictions publicitaires le martèlent, synonymes d’amour mais d’attachement, d’appréhension de la réalité et d’invitation à la régression.

La haine qui perce à l’adolescence préfigure celle dont le spectre nous hante au long de l’existence, prête à surgir dès qu’il s’agit de concilier l’inconciliable. C’est dans la difficulté d’établir une continuité entre intérieur et extérieur que se localiseraient ses germes. Brèche dans laquelle s’infiltrent toutes les fragilités et se font ressentir les tiraillements entre les deux mondes, l’intime et le social… Et toute autre dualité. Expression de l’impossible autant que de l’espoir, marque de la volonté de partage autant que de sa difficulté, elle n’a rien de honteux sinon à en nier l’évidence. Éprouvants sur le plan narcissique, les défis qu’elle nous lance ne sont pas sans intérêt à relever…Une bonne dose d’amour (et d’humour aussi !) reste quand même précieuse pour résister aux assauts haineux de ses enfants dont l’alchimie sentimentale, amoureuse, affective …par delà apparences et liens de parenté…. ne s’apparente pas toujours à la nôtre !!!

On peut entrer dans la haine par loyauté familiale. Ou choisir de ne pas y entrer.

Les sentiments hostiles ne sont pas forcément destinés à la personne au contact de laquelle ils surgissent. Mais en écho à des histoires enfouies dont chacun se fait le relais provisoire. Celui d’adversité prend sa source dans l’intimité de la personne qu’il ébranle, et s’exprime à propos d’une relation qui en évoque d’autres dont on porte les traces mnésiques sans en avoir la conscience. Du côté de l’enfant comme de l’adulte, l’interprétation subjective des réactions que suscite un « conflit » est liée à l’émotion soudaine qu’avive la réactualisation d’un drame familial douloureux en son temps. Pouvons-nous dire que nous en avons non pas la science (le ça-voir) mais la co-naissance, au sens étymologique : ce que l’on a « avec la naissance »… Porteurs d’une histoire qui nous précède et nous dépasse, qui nous berce dès notre venue au monde avec ses passions et ses orages, nous lui appartenons peut-être encore plus qu’elle nous appartient. Pourquoi l’oncle X est-il à ce point haï ? Pourquoi la « petite cousine » de soixante ans sert-elle de bouc émissaire depuis qu’elle en a six ? Et pourquoi par loyauté familiale ne peut-on voir la tante maudite alors qu’elle nous sert de guide intérieur ? Secrets inavouables et crainte de la révélation d’une infidélité obligent… On est comme on naît, plein aussi de la haine de nos ancêtres. Et en matière de haine familiale, il faudrait être capable de refuser son héritage, ou de le remettre en questions pour se libérer du poids du passé avant de se le réapproprier.

Le vécu archaïque des parents peut orienter leur perception de façon négative. Comme pour confirmer un sentiment de haine qui lui préexiste, un fils ranimera par sa vitalité une jalousie haineuse dont le père enfant aura fait l’objet. Amorce de la répétition du passé parental, et double négatif en miroir, il est un des termes du transfert d’une relation ancienne qui échappe en fait à son pouvoir et à laquelle il ne peut mais… Il figure l’indésirable.

Par réflexe, une mère, sensible aux tensions que provoque l’affleurement du passé impensé, tout à la frayeur d’en voir les spectres ressusciter, n’autorisera ni ne s’autorisera aucune manifestation agressive. S’empressant d’anticiper douleurs et débordements de l’enfant, elle instaure un « amour de dépendance » dont Dolto dit qu’il est « si près de la haine quand cet amour nous a barré l’accès à notre identité ». L’emprise psychologique ainsi exercée empêche la pensée de s’élaborer, pèse sur l’enfant, entrave ses prises de responsabilité, le maintient dans la dépendance.

Inscrits dans la mémoire, des souvenirs planent qui guident les réactions quand rien dans l’actualité du sujet ne justifie d’inquiétude. Par loyauté familiale, on ressent de la haine pour quelqu’un dont on craint qu’il ne mette en danger la vie de son enfant. Une femme, dont le père aura été jugé fautif de la mort d’un petit frère, alors qu’elle était enfant, gardera en elle « une appréhension du père » qui - si elle n’a pas été pensée - se reportera sur le père de ses enfants. Des bouffées de haine l’envahiront à l’occasion d’un geste anodin convoquant en elle le fantôme du « père criminel ». Solidaire de ses parents par essence, tout en s’alliant en apparence à ceux qui les incriminent, l’enfant les défend inconsciemment et prend la haine en charge, comme un héritage inavouable. C’est celle-ci qui surgit, à l’âge adulte, face à cet « autre père », par vagues incompréhensibles mais nourries de l’horreur qu’il ne soit (lui aussi) criminel.

Parfois aussi inexplicable qu’implacable, quand la haine s’avance elle a été couvée à notre insu. À peine sait-on la reconnaître dans ses travestissements quand elle s’immisce au quotidien. Dépassant celui qui l’exprime, désarmant celui qui la subit, il faut du recul pour la reconnaître, quand elle n’a pas atteint un degré d’évidence pathologique telle celle qui nourrit les crimes. Ces sources véritables sont à chercher dans l’histoire. L’histoire d’une civilisation, l’histoire d’un peuple, l’histoire d’une peur, l’histoire d’une lignée ou d’une famille. L’histoire intime, presque toujours, le non-dit, le non-révélé, l’indicible, l’impensé, l’impensable. Un meurtre, un viol, un vol, une jalousie abusive, un crime déchirant enfoui au nom de l’amour ou de la bonne conscience, du devoir ou de la morale, de l’humanité, de la loi, de la foi, de la religion ou des apparences… et la haine s’installe, brasier discret qui s’alimente aux faits divers, aux injustices, aux anecdotes de la vie quotidienne et au profit duquel on impose l’omerta, au lieu de dénouer les liens qui ont mené à l’acte odieux. L’innommable. Le silence est un des foyers de la haine. Elle est là qui sourd et s’active quand on l’ignore. Détournant en douce l’énergie créatrice, attendant le moment propice de se traduire. Méprisant avec insolence ce qui la provoque dans le réel, elle se ressource dans l’enfoui, le refoulé, l’inconscient, mais lorsqu’elle agit, tout élément de la vie ordinaire peut être interprété à son avantage. Attaquante même sous des dehors langoureux, elle fait feu de tout bois. Et le haineux, lorsqu’il est possédé par sa passion reçoit toute tentative de rapprochement amical comme invitation…à la haine. Manipulation ou manœuvre malintentionnée, il faut alimenter les griefs… Toxique la haine rend dépendant celui qui s’en repaît.

Négative, elle est le moteur de la division tandis que l’amour est celui de la réunion. Mais elle permet aussi le détachement tandis que l’amour autorise les attachements, jusqu’au plus abusifs.

Bien comprendre les mots que l’on emploie permet de nous distancier des émotions qui nous agitent à contrecœur ; de les relativiser en leur attribuant une plus juste valeur dans notre économie affective. D’éviter de transformer un sentiment de rejet, et la douleur mortifère qu’il génère, en haine. En matière d’amour et de haine, la parole libère mais les mots trop vite jetés sur un symptôme, une appréhension, un geste maladroit, peuvent emprisonner. Outils précieux pour communiquer entre semblables et différents, ils se figent parfois et perdent vie en neutralisant leur essence ; ou en dénaturant ce à quoi ils font référence.

La haine ne serait ni le revers ni l’envers de l’amour. Souvent liées ces deux passions sont parfois comme des jumelles dont chacune aurait les moyens biologiques de son indépendance sans pouvoir en jouir tout à fait. La haine a sa propre dynamique : on peut haïr un temps des gens que l’on n’a jamais aimés. Tel cet intrus qui nous persécute sans que l’on sache pourquoi. Ou ce voisin qui empiète avec arrogance sur notre terrain. La haine à l’état pur peut tétaniser celui qui en est l’objet sans raison si ce n’est celle de se trouver dans le champ de mire d’un haineux. Puissance de destruction, elle serait soumise à la pulsion de mort, quand de son côté l’amour irait dans le sens de la vie, du don (et non de la privation), du lien (et non de la séparation), de l’unification (et non de la division). Il ne s’agit pas de souhaiter se rapprocher de celui qui fait preuve d’hostilité à notre égard, mais de mieux entendre les raisons d’aimer que celles de haïr et d’essayer de ne pas laisser détourner son énergie de ce et ceux qu’on aime au profit de ce et ceux qui (nous) détruisent.

En général, même si nous avons couvé de la haine à l’égard de père et mère - se serait-ce que pour réaliser la séparation et parachever « l’accouchement » - tout se passe avec le temps comme si on avait besoin de les aimer plutôt que de les haïr, quelques furent leur méchanceté et la gravité de leurs défaillances à notre endroit. Quand on a choisi de cultiver la vie. Quand on a eu la chance, le bonheur de pouvoir le faire aussi. Comme si haïr ses parents sans partage revenait à se haïr soi-même. Rien ne nous oblige à tout accepter sans discernement, mais rien ne nous autorise à tout rejeter avec haine. Il ne s’agit pas de pardon. Mais de devenir soi-même, par-delà les hostilités, avec nos ombres et nos lumières, nos contradictions et nos complexités. Apprendre à mieux se connaître, et par heureux contrecoup, mieux comprendre les autres. C’est le rôle entre autres de la psychanalyse aujourd’hui qui nous permet de voir, ce que nous croyions ça-voir, que nous sommes ni tout à fait le même ni tout à fait un autre ; et que la séparation est indispensable, même si elle doit admettre de la haine. C’est à ce prix que d’heureux et épisodiques rapprochements, quelle qu’en soit la forme, pourront se produire.

La victoire de l’amour sur la haine et le détournement de ses pulsions agressives vers des buts « nobles » est la démarche de toute une vie. Quand on est entré dans la haine, porté par un contrat familial, en sortir, apprendre à se soustraire à cette puissance qui nous affecte, à ne pas rester l’objet désigné d’un transfert appelle à la vigilance. Long apprentissage s’il en est un mais aussi ferment d’ententes qui préfèrent les relations d’amitié à celle d’inimitié.

- Virginie Megglé
psychanalyste en région parisienne, Virginie Megglé anime également le site www.psychanalyse-en-mouvement.net

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