L’enfance du doute…

par Virginie Megglé


Ai-je bien fait de mettre mon fils en pension… ? Aurais-je du priver ma fille de sortie ? Est-ce moi qui vit cela ? Est-ce ma faute ? Aurai-je la force… ? Serons-nous à la hauteur ? Suis-je aimable ? Vivant ? Est-ce que je vais mourir ? Je ne sais … si je … veux… se tourmente nuit et jour dans la douleur le douteur impénitent.

Et tandis que l’urgence l’encouragerait à un diagnostic rapide, impliquant une intervention évidente mais irréversible et dont les bienfaits présumés pourraient être, on ne sait jamais, démentis, il prendra le temps de peser ses choix en son âme et conscience pour être en mesure d’en assumer en son nom et dans la durée les conséquences ! Exprimant une résistance à toute affirmation péremptoire qui proposerait sa greffe pour colmater l’absence… Il remet en jeu, à la faveur d’une émotion nouvelle, ce qui pourtant la veille le confortait. Assailli de questions qui ne se piquent pas de mises en mots, mais s’agitent pour rappeler une sensation de vide initial qui s’est produite là où - dans le meilleur des cas - il eut mieux valu qu’elle ne se produisit pas, renvoyé à sa finitude, il perd sa substance, à force de s’interroger sur cause, continuité et appartenance.

Lorsque le doute soudain s’immisce dans le quotidien, il ébranle les croyances les plus attachantes…

On doute de soi, de l’autre, du lendemain… De l’issue d’une démarche, de la portée d’un désir, du bien fondé d’un geste, de la réciprocité d’un sentiment, de la véracité d’une énonciation. Parfois il s’installe, inhibant, d’autres fois il caresse, porteur d’espoir, égayant la routine dont il rompt la monotonie. Mise en questions de nos capacités à agir et à réagir dans une démarche raisonnée inspirée par un désir d’équilibre personnel ou trace symptomatique d’un déséquilibre dû à une faille essentielle - présente ou réactualisée - le doute sonde les limites, interroge le réel, favorise le fantasmatique… Potentiel, son ombre se profile pour frayer la promesse d’un bonheur imprévisible. Réel, plus ou moins patent, plutôt pénible… parfois maniaque, il s’impose… mais une fois résolu le problème qu’il soulève, nous voilà re-posé …face à un choix autorisé. qui s’accompagne bientôt d’une sensation de pacification et dissipe comme par magie les tiraillements précédents. La frustration d’avoir du renoncer à tout autre possible s’envole. Après le chaos et la déchirure, la plénitude… Place à de nouvelles responsabilités… l’action regagne sur la rêverie.

Dubitas, dubitatis… une petite musique qui longtemps me trotta dans la tête lorsque comme malgré moi je ne pouvais me plier à une quelconque volonté extérieure à la mienne dont pourtant… je doutais. Celui (celle) qui s’arrogeait, sans douter un instant, tous les droits dont celui, pourquoi pas, de m’écraser ou de m’éliminer, me faisait, me fait, un instant… douter de moi.

Formé sur la racine « du » (prononcer dou) qui a donné également deux, duo, duel, dualité, doublet ou encore duplicité, doute, vient du latin « dubitare », « hésiter entre deux avis » et, par glissement associatif, ne pas savoir si une chose est vraie. La supposer comme possible (je m’en doute), ou nourrir quelque inquiétude à son égard (je la redoute).

État d’esprit, d’âme ou de cœur… de celui qui, en un temps de sa vie, pour une raison ou une autre, balance entre plusieurs solutions, le doute met en jeu les ressorts intimes. Reposant sur l’impalpable, il convoque l’impensé, plonge dans l’expectative, attise l’incrédulité. Nous tiraille. Exacerbe l’affectivité, invite à (se) débattre avec soi-même. Et, mobilisant crainte ou perplexité, sollicite la vigilance, suggère la prudence, engage à mesurer le pour, le contre, à l’aune d’invraisemblables perceptions, selon de subtiles critères de sensibilité et de frontières…

L’inconfort qu’il inspire induit la nécessité d’appuis à l’intérieur desquels il sera plus aisé d’évoluer. Et la perspective qu’il ouvre, dans laquelle s’insérera le choix, laisse affleurer l’angoisse aussi longtemps que ce choix n’est pas arrêté.

Humeur contradictoire qui signe la rencontre des antagonismes, rien ne le justifie aux yeux de celui qui n’en est pas agité et qui le pratique agace bien souvent. Ainsi le professeur, qui incite l’élève à philosopher sur le doute, n’appréciera (sans doute !) pas que celui-ci l’expérimente … pour se résoudre (ou non) à répondre à l’invitation… ! Et pourtant, démarche naturelle et salutaire de l’esprit qui avance, il vaut mieux l’avoir expérimenter avant de s’accorder sur ce qu’il a de précieux ou de superflu.

L’épreuve inattendue, l’attente insupportable, l’absence imprévisible, ravivant en leurs effets des précédents douloureux, génèrent cette impression étrange prête à faire fondre nos certitudes. D’un point de vue rationnel, il se comprend (ou s’explique !) par les mobiles apparents et les explications logiques qu’on veut bien lui donner. Mais sa manifestation, quand elle n’est pas déterminée par une démarche expérimentale consciente, puise ses motivations dans les profondeurs. Et c’est bien parce que « ça » parle et « ça » se fait entendre, de là où l’on ne (se) (re)connaît pas, que les décisions sont freinées, l’exactitude interrogée. Frayeurs enfouies, blessures oubliées, mémoires endolories, folies inexplorées… s’agitent et nous contraignent à anticiper tous les possibles pour éviter la reproduction mécanique de quelques drames inouïs.

Qu’il ait été induit par un incontestable traumatisme - explosion, bombardement, contrainte à l’exode - ou par un indicible climat délétère, le doute plonge ses racines le plus souvent dans la petite enfance et son expression symbolise une quête de vérité dans laquelle tend à se régénérer l’impression d’être ou d’avoir été, alors « en ce temps-là » aimé ou désiré au moins aussi peu mais aussi bien que ce soit. Suis-je aimé ? Cette question, qui a traversé plus d’une fois le cœur d’un enfant, lorsque séparation ou fusion s’avance l’une ou l’autre redoutable, resurgit à l’âge adulte dans des circonstances où rien (en apparence) ne saurait la justifier. Quand re-suscité au hasard d’un événement, un passé enfoui nous rappelle à la vulnérabilité de nos racines malmenées, le doute est l’expression d’un élan paradoxal, à travers lequel on aspirerait à se libérer, tout en le craignant, d’une attache (maternelle) à la vie qui nous confine dans la dépendance du fait d’une défaillance initiale et accentue un sentiment de fragilité, parce qu’elle entrave la séparation en la rendant inquiétante.

Nous avons tous eu, au cours de notre croissance, de bonnes mauvaises raisons de nous interroger sur le bienfait de la vie. Mémoire d’une absence primordiale ou écho d’une inquiétude existentielle, le doute est l’une des manifestations de l’angoisse autour de laquelle s’élaborent nos systèmes de défenses.… Son éveil prend son sens dans le détail… Une mère qui laisse crier famine ou un support physique qui se dérobe au moment où le tout petit perd l’équilibre, vécus comme expériences « forcément tragiques », attenteront à la sensibilité. Et selon la façon dont le nourrisson sera soutenu et encadré, selon aussi la symbolique de ce qui lui est alors été transmis, la capacité ou l’incapacité de choisir s’installera en lui, plus ou moins dramatique pour l’encourager (ou le décourager) à se détacher, pour avancer. La plupart du temps, l’état premier de détresse du nouveau né, qui prend conscience de son impuissance, s’estompe au profit de l’apaisement. Réconforté par un entourage bienveillant, qui l’exhorte à satisfaire lui-même ses besoins, il gagne en confiance et apprend à se déterminer lors de situations problématiques. Mais quand, en cas de nécessité extrême, une réponse tarde (trop) à venir ou si un adulte exerce à plaisir une pression (sadique), en se faisant prier, pour savourer sa puissance et maintenir l’enfant dans la dépendance, l’inquiétude s’infiltre sournoise, indéfinissable, dans la relation que l’enfant établit avec le monde. Le psychisme se structurant dans l’interdépendance, face à un parent qui défie les repères pour jouer (et jouir) de son pouvoir d’influence, l’enfant désemparé, happé par un désarroi qui entre en écho avec celui des premières heures, subit une double sensation de régression et de trahison. Là où on lui a laissé entendre qu’il pouvait compter sur quelque chose, sur quelqu’un, il ne trouve que faux-semblant pour l’appâter et le confiner dans le manque ; ébranlé en son for intérieur il peut se réfugier dans une attitude d’assurance factice, parer sans laisser paraître, pour s’anesthésier contre le trouble qu’il en conçoit et se préserver contre cet autre, qu’il aime, mais qui l’oppresse plus qu’il ne le supporte. Ce parent dont il a encore besoin et qui pourtant intensifie ses craintes.

De même, sous l’emprise captatrice d’une mère qui s’impose omnipotente et projette en permanence sur lui ses manques et ses désirs, ses enthousiasmes, ses passions et ses rancoeurs, un enfant, méconnaissant ses propres besoins, parce qu’ils auront toujours été devancés par une encombrante sollicitude, éprouvera, dans l’impuissance à contrevenir à l’autorité maternelle, dont il redoute les contrecoups, une difficulté croissante à choisir et, oscillant en son for intérieur entre défensive rigide et renoncement, adoptera le plus souvent une conduite de défis provoquants pour la dissimuler.

Certains enfants, troublés par un climat de tristesse ou de tension, s’interrogent dans leur inconscient sur la nature (de l’amour) du lien générateur de vie. Et hésitant quant à l’authenticité du bienfait porté à leurs sens, éprouvent de la difficulté à ingérer avec spontanéité nourritures affectives, intellectuelles ou alimentaires. Aussi longtemps que sa vie dépend de celle de sa mère, (ou de son père) l’enfant n’a pas conscience de mettre l’une ou l’autre en danger, quand il hésite à accepter non pas un geste maternant, mais ce qui en ce geste, faisant souffrir, ne saurait être nommé : une souffrance impensable là où l’amour était sensé se dire.

La provocation enfantine, qui se greffe en général sur un doute initial légitime, étant moins une déclaration d’hostilité qu’une mise à l’épreuve du lien qui rattache à la vie… quand le doute désespère, la reconsidérer, aussi entêtante fut-elle, comme résistance vitale ou l’entendre comme une prière portée par l’espérance d’être compris, quand, malgré lui, l’enfant oscille entre le oui à la vie (l’amour) et le non à la douleur (la mort) , et admettre, dans le même temps, en tant que parents, l’éventualité d’une défaillance du côté (du monde) de l’adulte, en libérant l’enfant, lui offre la possibilité d’un premier pas vers ce « mieux être » auquel on aspire… à sa place. Et l’aide à s’ouvrir à d’autres possibles.

En général, un refus tyrannique à une saine proposition se greffe sur un doute initial légitime, et l’inquiétude qu’il éveille est alors opportune si elle permet d’interroger la vérité et d’entendre, pour le réparer, ce qui n’avait su se faire entendre autrement. Une attitude de séduction appuyée, et déplacée par essence, de la part d’un adulte aura pu, en le renvoyant à un doute sur sa sexualité, figer un adolescent dans un non choix en apparence arbitraire. Alors qu’une fierté parentale aura exhorter cet autre à s’accepter, fille ou garçon, tel qu’il est en devenir, avec d’autant plus d’assurance qu’il sait en même temps qu’il le ressent ce qui lui convient. Qu’il a le droit de le vivre au grand jour et celui de le dire - même s’il n’en éprouve pas le besoin, face à un adulte prêt à l’accepter, sans intention tendancieuse ni inconvenance à son égard.

La rigidité de l’opposition de l’enfant, et de l’humain qu’il devient, agit comme une carapace contre la sensation d’extrême précarité dans laquelle plonge ce « doute essentiel » sur la nature de la relation parentale qui nous éveille au monde.

Forcer un enfant, happée par l’hésitation, à ingurgiter sans négociation, risque d’accentuer son indécision. Et si en apparence elle disparaît, il est probable que ce soit pour se déplacer et se transposer (même déguisée en son contraire !) comme un rite à la limite de la défiance, dans d’autres situations qui échappent au regard.

Vécue comme un viol de l’intimité, la contrainte jette un voile de tristesse là où l’enfant se sent en droit d’attendre que l’on devine ce qu’il ressent, et ajoute de la douleur à la douleur de ne pouvoir accepter (ni refuser) ce qui est tendu. C’est une épreuve à laquelle nous avons tous été tous plus ou moins conviés.

Il n’est de mise en questions du quotidien, aussi difficile soit-elle à supporter pour l’entourage, qui ne trouve sa légitimité dans une sincère in-tranquillité. Il ne s’agit pas de céder à l’enfant pour lui faire plaisir, mais d’entendre si possible ses mises en doute comme autant d’invitations à reconsidérer, pour le mieux être de chacun, la nature des acquisitions que suppose toute aspiration au progrès. Et d’essayer de l’amener, peu à peu, pas à pas, quelle que soit la pertinence de son interrogation, à ne plus dépendre de cet (impossible) amour, à ne plus en espérer ce qu’il ne pourra en recevoir, et donc, à se développer (tout de même) . Non plus contre lui. Mais à côté de lui. Un peu malgré lui…

Le vécu précoce du désespoir entraîne un défaut de confiance en nos capacités à appréhender la vie et amène celui qui en a été à son corps défendant victime à s’interroger sans cesse sur le bienfait ou les méfaits de chacun de ses actes. Carence et défaillances parentales répétitives grèvant des blessures narcissiques primaires, l’action sera d’autant plus différée chez celui qui en a pâti, que l’échec est alors ressenti avec plus d’acuité. Et sa perspective de plus en plus menaçante et donc paralysante.

Une jeune mère, dont un oncle aura été traité en paria par sa propre mère qui dans la foulée parvint à jeter l’opprobre sur tous les garçons à venir, compromettrait l’épanouissement du nouveau-né si, n’osant avouer son bonheur d’avoir un fils, elle le laissait douter de ce bonheur pourtant éprouvé.

Dans le même esprit, un enfant dont la conception aura été entachée de désirs coupables, réminiscences douloureuses (interdites) ou fantasmes incestueux, aura plus de mal à se décider et exprimer ses goûts - ébranlé qu’il est par la crainte inconsciente d’être trahi de façon inopinée par quelque « obscène révélation » - que celui dont la naissance est le couronnement joyeux d’une union heureuse portée par un désir partagé sans ambiguïté. (Si tant est que cela existe !)

Face à une hésitation enfantine problématique, car elle se fait lancinante, le plus délicat est d’entendre en quoi elle s’origine. Trop fréquente, il est rare qu’elle soit générée par l’objet sur lequel à première vue elle porte mais par une inquiétude exacerbée sous-jacente. L’art ici consistant à décrypter ce que signifie l’incapacité à (se) décider en son nom, non pas en général mais sur un plan personnel, au sein même de la relation particulière mise en jeu. Afin de rendre un peu de sens à la (propre) vie de celui que cette incapacité oppresse.

D’instinct l’enfant tend à se protéger de ce qu’il perçoit par la négative. Il suffit parfois de l’aider à penser ce qu’il redoute, à oser le dédramatiser en le mettant en mots, et de l’amener à comprendre en quoi son appréhension est inhérente à l’humaine condition, pour qu’elle ne forme plus obstacle à son développement.

Une interrogation sceptique sur cette pré-tendue vérité « enfant tu es aimé » est toujours justifiée par un fait - événement, incident, sentiment - qui, la contrariant ou la démentant, appelle quelque éclaircissement. C’est là qu’intervient le travail de l’analyse. Tout en légitimant cette quête de vérité, qui est aussi celle de la vie, de son sens, et des causes qui nous font douter parfois de ce sens, il encourage à découvrir la réponse en soi. Aussi « réel » que fut un malheur, il devient moins terrifiant sitôt que l’on prend conscience que l’on n’est pas seul à en être accablé ! Et si terrifiant fut-il au moment où il s’abattit sur nous (enfant) il n’est pas aussi accablant aujourd’hui que dans la solitude intérieure nous nous l’imaginions !

Guerre, accident, séparation brutale, mémoire bafouée, toute cassure grevant une vulnérabilité première est génératrice de cette anxiété (plus ou moins avouée) à l’origine d’un manque de confiance qui fait « remettre en jeu » son existence, s’interroger sur sa valeur.

Pour l’enfant, ou l’adulte qu’il devient, apprendre à ne plus douter (de lui) pourra revenir (pour lui) à apprendre à supporter la vérité (de la réponse), aussi pénible soit-elle ; et à vivre indépendamment du plaisir ou du dé-plaisir que procure cette réponse. Autrement dit, apprendre au nom du principe de réalité à discerner ce qui est désagréable de ce qui est mortel, apprendre à s’aimer et à être aimé (par autre que ses parents) quand bien même les parents n’ont su (bien… assez) aimer. D’instinct, là encore, il pressentirait « la mauvaise mère », ou « le mauvais père », sans pour autant concevoir d’animosité à leur égard, sans moyen non plus de faire entendre ce nœud d’incompréhension qui formera symptôme dans la relation ainsi « mise en doute ». Mauvaise mère ou mauvais père n’étant jamais que celle ou celui - vous ou moi - qui a un moment donné de son histoire parentale ne sait dispenser au cœur de la dyade passionnelle parent/enfant qu’un sentiment empreint de plus de douleur que de bonheur, quel que soit l’amour, la générosité, le désir de donner (de la) vie et de transmettre les forces qui animent en ce sens. Père ou mère, le meilleur moyen d’aider l’enfant à se décider est de lui tenir parole, tout en respectant ses hésitations. De s’affirmer solide et solidaire. Même dans l’opposition. Fiable et aimant. Sans substituer ses choix d’adulte aux siens, ni promettre ce qu’il ne trouvera qu’en lui-même, en se réalisant à l’extérieur de toute relation familiale, et non en se conformant au goût parental dont il est naturel (et nécessaire) de vouloir un jour se démarquer.

Reflet de la part d’imprévisible inhérente à tout cheminement, rébarbatif au dirigisme, perméable aux présages comme à l’espoir, à l’appréhension comme à l’attraction, le doute caractérise l’esprit qui préside aux avancée personnelle, sociale, collective par la (re)mise en questions qu’il suggère. C’est dire s’il est précieux. Aussi, quel que soit le malaise que l’incertitude dispense, il est important de laisser à chaque enfant, dans les limites du raisonnable, « sa part de doute » pour qu’il se construise, asseye son identité, affirme et affine ses goûts et ses dégoûts.

Si un entourage bienveillant autorise l’enfant à user de sa faculté créatrice et non à la dilapider dans une processus d’auto-consolation compulsif destiné à mettre fin, sans jamais y parvenir, à un doute « devenant obsessionnel » et inhibant, il ne serait d’entourage idéal, si ce n’est celui - en constante adaptation - dont chaque membre, adulte et enfant, s’acceptant non-idéal, accepterait de ce fait, dans la réciprocité, face à chaque situation (vitale), une mise en questions, pour réinventer sa solution (vitale) entre le oui et le non …

« Il est plus facile pour un patient de se souvenir d’un traumatisme que de se souvenir que rien ne s’est produit à la place de quelque chose » nous dit Winnicott . C’est entre autre là où se produisit ce rien que le doute prendrait racine, quand il était vital d’attendre, en ce point précis, confort ou réconfort dans le sens de la vie. Et, plus tard, tout geste, tout retard, toute absence, évoquant ce rien qui s’imposa tel un choc et prit valeur de traumatisme - sera susceptible d’en attiser l’horreur et d’éveiller l’incrédulité quant à la qualité, la nature, la sincérité, l’authenticité, la valeur d’une relation. L’absence - ou tout autre figure d’une désertion parentale (insoutenable) - qui nous marqua enfant de son point de douleur, incite par la suite à mettre la vie en question quand elle s’affirme amère plutôt que douce et à lui opposer de justes résistances. Parce qu’un jour, la « bonté de la vie », à la base de l’amour, s’est manifestée « par défaut », le partage muet entre le oui ou le non (à la vie) se fait l’écho de cette sensation de vertige qui surprend l’équilibre (vital) quand une absence impromptue le menace.

Lorsque l’action, qui clôt une décision, ne peut être spontanée, parce qu’une expérience précoce a induit cette crainte du vide, communiqué dans une douleur in-ouïe, le doute, modérateur des réflexes conditionnés mécaniques et irréfléchis, permet de s’arrêter… pour choisir … avant de choisir… !

Nous structurant autour et avec cette sensation de vide, quand la présence « a fait défaut », l’hésitation se manifeste pour nous éviter d’en subir à nouveau les méfaits. Elle serait en ce sens la marque ... de l’apprenti-sage… !

Au cœur d’une société d’hyper-productivité et d’hyper-technicité, qui néglige l’intuitif au profit de la performance programmée, et d’une vindicte publicitaire dont le sens se perd plus que l’agressivité, tout en disant la vulnérabilité de l’humain en quête de sens, le doute invite mieux que jamais à se replier, pour puiser quelques réponses en ses propres ressources.

Ainsi bien qu’émanation d’une insécurité primordiale à laquelle renvoient à la fois les limites et l’inconnu, sitôt quittés les repères confortables du familier, le doute est un acte fondateur par la faculté qu’il confère d’interroger un ordre pré-établi dont certains dysfonctionnements avérés ne peuvent tenir lieu d’acquis irréversibles ni valoir autorité.

Créant l’ouverture d’une pensée que figent de trop grandes certitudes, respectueux des nuances de la perception, le doute, dans le meilleur des cas, aussi longtemps qu’il n’est pas pathologique, régénère l’inspiration, quand la réalité imposée (ou supposée) interdit l’espérance ou ne répond plus ni à l’attente ni aux besoins ni aux désirs. A l’origine de toute démarche créatrice, il nous porte à anticiper (avec pessimisme ou optimisme selon les natures et les moments) et au contraire d’une affirmation péremptoire univoque et sans conteste, qui parfois donne lieu aux plus grandes déceptions, il ménage une place, dans sa marge, à d’heureuses surprises. Incitant le sujet, à l’écoute d’un « ça-voir » inconscient concernant sa propre souffrance psychique, à advenir vers une meilleure stabilité, le doute est souvent à l’origine d’une démarche psychanalytique. Celle-ci proposant de ne pas se soumettre corps et âme au pouvoir aveuglant d’une science extérieure supposée toute puissante, mais de puiser en soi les ressources pour dénouer autant que faire se peut le symptôme qui forme obstacle à la réalisation d’un désir ; d’améliorer sa relation au monde et à soi-même en atténuant la portée de certains déterminismes dont elle modifie en profondeur l’ordonnance… et de régénérer les germes d’une vérité supportable à travers les méandres de l’histoire personnelle, familiale et généalogique. Voie de prédilection d’une responsabilité (sociale) véritable réceptive aux mutations périodiques et autres inéluctables évolutions, laissant à l’esprit liberté et initiative, l’exigence du doute, parce qu’elle tend à reconsidérer les perspectives relationnelles, favorise les meilleurs accords. Et permet d’avancer, en harmonie avec soi-même, au plus intime de sa conviction et favorise un sentiment d’appartenance à une communauté qui nous dépasse.

Tout en répondant souvent à une inquiétude (en même temps qu’elle la réveille) elle peut aussi naître de la conscience de laisser sa part de liberté à celui ou celle sur qui le doute se porte. En effet, père ou mère, ne peut-on se demander, au détour d’un chemin, « Quel enfant ai-je mis au monde ? », et observer la croissance de sa progéniture tout en lui apportant nourriture et lumière, soin et oxygène, confort et fluidité… sans chercher à l’influencer autrement par des affirmations dont la vérité toute subjective, ne tiendrait pas compte de la richesse et de la nécessité d’une expérience personnelle.

Révélateur de la vulnérabilité humaine, le doute serait aussi la force de celui qui l’ose et se l’autorise, car il incite à mettre en mots l’étrangeté et à penser ce qui fait question pour en saisir le sens.

- Virginie Megglé
psychanalyste en région parisienne, Virginie Megglé anime également le site www.psychanalyse-en-mouvement.net/

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