Art-Thérapie

par Jean-Pierre KLEIN -

L’art-thérapie est-elle une psychothérapie ?

Une personne souffre de troubles et de difficultés. Telle est la situation de départ. La suite est différente selon qu’il s’agisse d’une psychothérapie traditionnelle ou d’une art-thérapie.

Déroulement d’une psychothérapie

Classiquement, le psychothérapeute propose un cadre structuré par un espace qui se situe hors de la réalité de la personne, un temps, une périodicité, une position des corps en présence (allongé/assis ou assis/assis), des règles du jeu (pas de censure, interdiction de passage à l’acte), un mode de rétribution, etc. A l’intérieur de ce cadre thérapeutique, la personne continue de s’exprimer en /je/ici/maintenant/, évoquant un /je/ ailleurs/ à l’époque présente, ou bien /naguère/, ou bien /jadis/ (dans la petite enfance par exemple). La personne examine ses symptômes ainsi que ses autres productions complexes spontanées (rêves, lapsus, passages à l’acte, etc.) comme voies de connaissance de son inconscient grâce à l’analyse qui procède à une "décomplexification", à la recherche de significations sous-jacentes. Le tout se déroule dans la relation transférentielle actuelle, véritable création à deux, lieu de reproduction inédite de configurations de répétition qui à y être expérimentées et analysées parviennent à se résoudre.

Principes de l’art-thérapie

Voyons ce qui se passe en art-thérapie. Plutôt que de demander à la personne d’être Sujet de son histoire, on lui demande d’être Sujet, d’être auteur dans l’imaginaire ou dans d’autres langages que l’introspection.

Je m’explique : le premier temps est le même qu’en thérapie classique et la personne parle d’elle et de ses difficultés. Le deuxième temps s’apparente à la rêverie, à l’état d’inspiration du créateur qui crée à partir de lui-même. Il s’agit en quelque sorte de figurer des mises en formes imaginaires de soi-même, des déclinaisons de son identité, elle-même en mouvement, à travers des formes artistiques, sans intentionnalité trop pesante (pas d’autoportrait trop conscient par exemple). Les langages peuvent être verbaux (invention de fictions), plastiques, sonores, gestuels, etc. On est ainsi passé d’une production complexe spontanée (symptôme) à une production complexe commandée par le thérapeute qui, comme le psychanalyste de tout à l’heure, fournit un cadre qui ressemble au précédent par l’ouverture aux associations libres mais s’en distingue par l’obligation d’une production en /il/ qui refuse le conforme et le stéréotypé, pousse plus loin ce qui se trouve en potentialité (mouvement graphique, gestualité spontanée, rythmique, jeux de couleurs, improvisation théâtrale, etc.), organise secondairement l’expression première, parfait la forme jusqu’à ce qu’elle aboutisse à un résultat satisfaisant et fort.

La différence avec une production artistique banale tient à ce que le processus se déroule dans un cadre thérapeutique marqué par le travail sur soi-même, même s’il emprunte comme ici des voies inhabituelles.
La configuration transférentielle existe tout autant (rappelons que pour Freud le transfert ne se limite pas à la situation psychanalytique), mais plutôt que de se traduire en discours sur un divan, en fantasmes et... en rêves transférentiels, elle se concrétise dans une production qui la figure et sur laquelle œuvrer.

La personne souhaitait être Sujet d’elle-même et de la dissolution de ses troubles à travers leur explicitation, l’art-thérapeute lui propose d’être Sujet de sa production dont elle respecte l’énigme, au moins en partie. Elle part de ses douleurs, de ses violences, de ses folies non pas pour les anéantir mais pour en faire le matériau d’une œuvre qui puise aussi dans ses joies, ses intensités, ses idéaux, et dont il est attendu que par des voies mystérieuses elle agisse sur la transformation de son auteur.

L’art-thérapie s’étend maintenant à des interventions qui dépassent largement la psy (psychotiques, autistes, handicapés mentaux) : quartiers urbains à violence, maisons de retraite, toxicomanes, sidéens, handicapés, détenus, personnes traumatisées, abusées. Elle est efficace aussi dans la prévention, et auprès de personnes en recherche personnelle.

Cette relation d’aide permet de cerner une authenticité qui n’est parfois atteignable que grâce à ce détour ("Donnez-lui un masque, il vous dira la vérité" O. Wilde)

Le parcours de créations provoque peu à peu la transformation du sujet créateur, lui indique un sens, lui permet de partir de ses douleurs et de ses violences, de ses folies, de ses joies aussi, de toutes ses intensités, de ses idéaux comme de ses forces obscures, pour en faire le matériau d’un cheminement personnel.

La thérapie ajoute à l’art le projet de transformation de soi-même, mais l’art ajoute à la thérapie l’ambition de figurer une version des grands questionnements de l’humanité.


Jean-Pierre KLEIN
- Psychiatre Honoraire des Hôpitaux, Docteur Habilité à Diriger des Recherches en Psychologie, Directeur de l’Institut National d’Expression, de Création, d’Art et de Thérapie (Paris/Barcelone), auteur dramatique, auteur entre autres de L’art-thérapie, Presses Universitaires de France, collection Que Sais-Je ?, 4ème édition, 27ème mille, et de pour une psychiatrie de l’ellipse, Les aventures du sujet en création, PUF (avec I Darrault, préface de jean Duvignaud, postface de Paul Ricoeur et de Histoire contemporaine de la psychiatrie de l’enfant, (avec Guy Benoit), Que Sais-Je ?, Directeur de publication de la revue Art et Thérapie

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