Jouer le personnage du clown : un bien drôle de jeu pour réapprendre à vivre !

Par Claude Broche -

...A la différence de Buffo, j’étais beaucoup moins
joyeux. Je découvrais qu’il y avait en moi un enfant qui souffrait et qui appelait au secours. Je découvrais ma vulnérabilité recouverte du masque de la puissance pour la construction duquel j’avais déployé tant d’efforts. Je découvrais mon Clown…qui a changé ma vie.
Avec l’aide de ce personnage, Je me suis mis à réapprendre à vivre comme on apprend à marcher. Je découvrais des pans de ma vie occultés : mes tristesses jamais pleurées, les jeux que je n’avais pas joué, des joies simples interdites, dont celle de se dire, le bonheur évident de quitter la vigilance pour l’accueil de ce qui surprend, l’immense plaisir de s’abandonner dans les bras d’un autre…
Quelques années plus tard, j’en bâtissais mon nouveau métier. Depuis 10 ans j’aide maintenant ceux qui souhaitent apprendre à vivre vraiment : respirer, aimer, être aimé, goûter, jouer, accéder à la santé, comprendre, accepter les différences jusqu’à s’en émouvoir, porter un nouveau regard sur la vie (d’acceptation, de compréhension de ses ennemis, de respect des animaux, de ceux qu’on mange comme de ceux qui peuplent la planète, d’amour de la Terre nourricière…), aimer vieillir, mourir en paix…

Tout ce programme enseigné par le clown ? Difficile à croire !
Aussi, je veux tenter l’exercice de le montrer ; difficile exercice et peut être impossible. Expliquer le clown est comme vous expliquer la dynamique gestuelle avec laquelle vous lacez vos chaussures !
C’est d’autant plus difficile que nous avons tous une référence au personnage qu’il nous faut oublier : un pitre de mauvais cirque qui s’emploie à faire patienter le public entre deux numéros d’artistes, acrobates, trapézistes, jongleurs…

Mon clown à moi n’est pas celui là.

Allez, c’est parti, je vous explique. Je fais court en allant au cœur de cette affaire. Et si c’est trop compliqué, vous n’avez qu’à venir voir et faire : c’est aussi simple que de lacer ses chaussures !

Mais d’abord, quelques mots sur cette bête en manque et en devenir, qu’est l’homme…

A désirer le manque, l’homme passe à coté du réel…
L’homme est le seul être vivant qui ne puisse rester là où il est. Il est être de désir, c’est-à-dire un être en devenir. Il désire ce qu’il n’a pas, il désire ce qu’il n’est pas, et désire au fond ce qu’il doit devenir. Ce désir est la condition de sa mise en mouvement vers son humanité, vers son caractère spécifiquement humain. Avec cette pulsion de vie qui l’extirpe de son néant, l’homme se construit et élabore l’histoire de l’humanité toute entière (à la différence de l’animal, qui est ce qu’il a toujours été et sera rien de plus que ce qu’il est).

Sur ce chemin, du devenir ce que l’on est, l’être humain rencontrera la solitude, la maladie, la douleur du deuil, la lassitude…Il lui faudra abandonner ses illusions dont la principale, découvrir que rien ne lui est acquis.

Ce mouvement de va et vient entre plaisirs et souffrances génèrera de la confusion. L’homme se posera bien souvent la question de savoir si la vie vaut bien la peine d’être vécue. Comme un alpiniste épuisé, il regrettera le voyage entrepris et n’aspirera plus qu’au repos (en attendant l’hélicoptère qui le ramènera à son point de départ ou d’arrivée). Comme ce dernier, il hésitera à poursuivre son chemin avec l’ardent désir de se poser, de s’arrêter ou de s’anesthésier (avec l’aide d’une société marchande qui lui vendra tout ce qu’il lui faut pour ça) ; il supportera mal que la ligne d’horizon s’éloigne au fur et à mesure qu’il s’en approche. Il oubliera que sa condition d’être humain n’est pas un état, un stade qu’il doit atteindre mais un chemin de croissance, sans fin.

Dans cette confusion, l’homme opèrera une inversion, il se mettra à exiger le but et à ne plus supporter le chemin, bien long. Il voudra de plus en plus la jouissance et de moins en moins l’effort pour y parvenir. Ce faisant, dans la négation de cet effort à cheminer, il deviendra sourd et aveugle aux splendeurs du chemin, à la splendeur de la vie, tout simplement. A son insu, il se mettra à vouloir la mort et à refuser la vie.

Le clown, un personnage humain, archétypal, en accueil du monde tel qu’il est…
Comme la sorcière, le héros, le diable…le clown fait partie de la galerie de ces personnages inventés par les humains au cours de leur histoire pour tenter d’en déterminer l’origine et le sens.
Le clown est un personnage dont la caractéristique est sa grande naïveté. Sa ressource première n’est pas la pensée mais la sensorialité et la sensibilité. Il regarde, écoute, sent, touche et goûte le monde. Son regard sur le monde est simple, prenant les choses pour ce qu’elles sont. Pour le clown, un chat est un chat. Le clown n’interprète pas, il ne juge pas, ne compare pas, car il n’a pas les ressources intellectuelles pour ça. Pour cette même raison, Il est faiblement conscient de l’existence d’un autre monde que celui qui se présente à lui. Faute de choix, le clown accepte inconditionnellement le réel.
Tous les seconds rôles, les serviteurs des épopées ont à voir avec le clown, qu’il s’agisse de Sancho Panza, fidèle écuyer de Don Quichotte, Sganarelle, Arlequin… Quand ils ne sont pas serviteurs, ils sont en marge de la société, vagabonds sympathiques (Charlot) où luttant pour leur survie et leur dignité (Gelsomina dans La Strada).
Ces esprits simples (et non simples d’esprit) sont souvent marqués du sceau du bon sens, du terroir. Ils sont pauvres et dans le souci quotidien de chercher leur pitance et un peu d’amour. Et que nous faut il trouver d’autre ?

Dans cette quête, le clown nous raconte l’histoire de la chute, de la douleur, de la confrontation des hommes aux obstacles de la vie. Le clown chute et se relève, toujours, et nous interdit le désespoir. Un homme qui chute et qui ne se relève pas, c’est une tragédie. Un homme qui chute et qui se relève, nous fait rire. Mais si le clown chute c’est aussi parce qu’il prend le risque de se lever, d’aimer, de vivre. Le clown est un modèle de vie, il est celui qui nous dit : « Vivre c’est prendre le risque de… mourir, à tout instant, et renaître, toujours ».
Si le clown a beaucoup de mal à sortir de ses problèmes, il les traite avec le plus grand sérieux.
Nous lui ressemblons étrangement, avec nos soucis quotidiens, que nous percevons quelquefois comme des montagnes, alors qu’ils ne sont que des verres d’eau dans lesquels nous risquons de nous noyer. La leçon du clown, c’est de prendre de la distance, regarder notre vie quotidienne avec humour... Qu’y a-t-il de vraiment important en dehors de la mort ? Rien.

Le clown est à l’image de l’homme, dans la difficulté de se situer entre volonté (de changer ce qui peut être changé) et acceptation (de l’inéluctable)…
Le clown éprouve le monde, jouit, souffre, s’attriste…mais dans la seule mesure de la réalité souffrante ou jouissive du monde qui s’impose à lui, et non dans la représentation qu’il a de ce monde. C’est-à-dire que quand il souffre ou jouit, c’est qu’il existe une bonne raison bien réelle de jouir ou de souffrir. Il ne connaît pas le deuil, par exemple, puisque le deuil est ce temps, chez l’humain, durant lequel l’objet perdu a plus d’existence que l’objet présent. C’est ce temps où l’humain se retire du monde présent pour apprivoiser la perte de son monde passé.

Mais alors, me direz vous, qu’est ce qui différencie ce clown de l’animal ?

Le clown a conscience de son identité, de son « être au monde ». A la différence de l’animal ou du très jeune enfant, Il sait qu’il existe.Il est en relation distanciée d’avec le monde, ce qui l’amène à regarder le monde avec curiosité et étonnement. Il est donc aussi un être de désir, il sait être en projet : avec les autres humains, le clown partage le même désir de découverte de ce monde mystérieux qui l’entoure, mais son investigation ne sera pas analytique, mais plutôt sensorielle et contemplative. Ainsi, il préférera toujours la réalité tangible de « l’ici et maintenant » à la présence d’un « au-delà » que sa naïveté l’empêche d’imaginer durablement. Rien ne s’impose plus à lui que ce qui lui arrive, que ce qui survient sur le chemin de son à-venir. Il s’émerveille d’être vivant au milieu du Vivant. Qu’il jouisse ou qu’il souffre, après tout c’est secondaire. Le plus important pour lui est la conscience qu’il a d’être en vie.

Et c’est dans cette conscience d’être, que le clown nous invite à nous poser...
A son exemple, il nous invite à jouer, à mettre en beauté ce qu’on trouve sur notre chemin de vie.
Le clown est un artiste de la vie : il la magnifie, il la sublime. Comme ce dernier, il plonge dans sa souffrance pour exalter le Vivant (et peut être aussi pour le tenir en respect, pour ne pas s’y fondre). La souffrance, pour le clown, est autant source de bonheur que le reste (plaisir, confort, jouissance…) tant pour lui que pour les autres, les spectateurs. Et ce n’est pas par masochisme, mais parce qu’il sublime cette souffrance en une conscience de vivre. Comme le dit Philippe Rousseau (2) « Dans ce jeu que le clown offre au monde, il révèle à celui ci la vacuité d’une conception recroquevillée de la vie ou le "moi" souffrant aurait une quelconque importance en comparaison de la célébration du Vivant ».

Célébrer le Vivant plutôt que de vouloir ou d’attendre qu’il nous berce continuellement. A l’exemple du clown, tel est notre chemin…
Faire avec le réel, goûter ce qui est là, ce qui vient là, donné à profusion. Faire avec ce qui disparaît de là, et non pas avec ce qui n’y est plus !
Le bonheur ne s’entend pas avec le réel. Le bonheur n’est qu’une construction mentale, une production de nos idées, la mise en conformité du monde avec ce qu’on veut qu’il soit. Et cette idée est, dans le pire des cas insensée, et dans le meilleur, bien pauvre eu égard à nos formidables capacités de goûter (corporellement, sensoriellement, sensuellement), de jouer (de se remettre, comme un enfant, au contact du monde), de se laisser surprendre par les afflux incessants de la vie qui remonte des profondeurs de notre jeu (de notre implication), d’ex-primer joyeusement ce que l’on porte au plus profond de soi, et qui fait mouvement, création, transformation.

C’est cette reconnexion au réel qui nous apporte la joie. La joie d’être au monde, de l’inventer chaque jour à tout instant, de se sentir vivant, créatif, constructeur et de s’étonner de tout ça. La joie n’est pas le plaisir, car le plaisir s’oppose à la douleur, tous deux sentiments éprouvés quand la réalité vient ou ne vient pas en réponse à ce que l’on attend.
La joie n’écarte pas la douleur, elle l’inclut. Pour le Joyeux, le plaisir et la douleur existent au même rang dans le grand spectre des saveurs de la vie ; le joyeux ne divise pas le monde entre d’une part un monde bon et doux et, d’autre part, un monde mauvais et dur, entre un monde qui serait le bienvenu parce qu’il apporterait les saveurs agréables et un monde qui serait malvenu parce qu’il apporterait des saveurs désagréables. La douleur est une saveur parmi d’autres. Elle est ni bonne, ni mauvaise, elle atteste de notre « vivance » comme de toutes les autres saveurs, et même si, en cette vivance, il est incontournable de dire « Aïe », de pleurer, de courber le dos, de crier son mal.

Mais notre métier d’homme est d’apprendre à garder la distance du clown : garder la conscience de ce qui ce passe là, et dans cette conscience, savoir ce que seuls les membres de l’espèce humaine peuvent apprendre à dire : « je suis un être humain, je suis vivant et je le sais, je suis au cœur de mon humanité. Debout, je continue à contempler le mystère de la vie auquel il m’a été donné de participer quelques années (à peine 100 !) ».

Le clown nous apprend à dire « OUI », et ce « OUI » est un OUI à la vie, qui circule en soi et à l’extérieur de soi. Il ne s’agit pas de se soumettre à l’autre, il ne s’agit pas non plus d’imposer son OUI à d’autres, il s’agit de dire « OUI » à ce qui est là, en moi, en l’autre, et entre les deux. Il n’y a pas de distinction. Seule l’idée oppose, divise, meurtrit. Le jeu du clown est le jeu du grand OUI.

Le clown, veut ce qui est là, à l’intérieur de soi comme à l’extérieur… et s’en émerveille. Jouer le jeu du clown, c’est aller dans le sens de la vie, dans le sens de l’énergie, dans le sens de son être. Comme un marin prend la mer avec son voilier : il sait que la ligne droite n’est pas le chemin le plus court.

Paradoxalement, Le clown, ce grand naïf, nous installe dans la clairvoyance absolue en énonçant cette vérité suprême difficilement accessible aux petits humains que nous sommes : le but est le chemin !
« Heureux les simples d’esprits, le royaume des cieux leur appartient ! » nous dit la bible. Heureux les clowns, qui accèdent à l’essence même de la vie : l’éternité vivante et époustouflante de l’instant. Heureux les clowns qui accèdent à l’immensité du mystère par leur simple présence.

Heureux les hommes qui désirent l’impossible sans jamais oublier d’aimer le réel : ils accèdent à la joie de vivre sans renoncer à ce qui les caractérise : vouloir comprendre et transformer le monde.

Claude Broche, clown (explorateur du quotidien), thérapeute et formateur en développement personnel par la pratique du clown.
- www.cbformation.com

(1) Clown, Psychologue et écrivain
(2) Directeur artistique de la Cie Nez à Nez (Epinal)

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Auteur : Broche Claude -

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